Une opinion de Charles Delhez, aumônier de l'Université de Namur.

Le patrimoine musulman est grevé d’éléments belligènes. Ainsi peut-on lire, parmi d’autres du genre, ce verset : "Tuez-les partout où vous le rencontrerez, chassez-les des lieux d’où ils vous auront chassés" (II, 191). Sans doute est-il défensif (ainsi que le diront les musulmans). Il n’empêche. La barbarie d’aujourd’hui s’en inspire. N’est-il pas temps de déclarer de tels passages "antihumanistes", selon le mot de Ghaleb Bencheikh ?

Dans un contexte de violence

Qu’il y ait de quoi nourrir une spiritualité dans le Coran, c’est certain. Mais le Livre est aussi politique, polémique et même guerrier. Certains penseurs musulmans sont prêts à reconnaître qu’il y a dans les textes fondateurs une pente certaine vers la violence, le Coran n’opérant pas de prise de distance par rapport à la société arabe de l’époque (à la différence des évangiles que, hélas, le christianisme n’a pas toujours suivis fidèlement). La vie du Prophète elle-même a été marquée par des razzias et même des massacres (1). Il ne s’agit pas de faire le procès du passé, mais de voir comment ne pas y être enchaîné. Or, hélas, c’est de ce passé que s’inspirent l’Etat islamique, Boko Haram, etc.

Le philosophe soufi Abdennour n’hésite pas à inviter le monde musulman à se remettre en question, estimant que le "monstre" de l’islamisme était sorti de son propre ventre ("La Libre", 12 janvier). Un bon tiers des sourates, en effet, datent de la période médinoise (622-632), après l’Hégire donc. Elles organisent politiquement, militairement, pénalement les fidèles de Mahomet en vue de la conquête de La Mecque d’où il avait été chassé. Et ils y réussiront en 630. S’inaugurait ainsi l’expansion arabe par les armes et le commerce, qui fut très rapide (2). N’est-ce pas la maladie native de cette religion où le texte sacré est autant politique que mystique et associe trop souvent religion et violence ? Les musulmans ont d’ailleurs l’habitude de distinguer le contexte mecquois plus mystique et le contexte médinois plus politique et militaire.

Tant que l’on enseignera que le Coran est "incréé", que le texte que nous lisons est la transcription exacte de celui qui est auprès d’Allah, il restera intangible. Or, il y a peut-être une autre histoire que celle qui s’est imposée théologiquement. Selon certains historiens, ce pourrait ne pas être sous le 3e calife Othman (mort en 656), mais plus tard, sous la dynastie omeyyade (661-750), à l’époque de la mise en place d’un empire arabe, que le Coran a reçu sa forme définitive. Il faut aussi considérer les Hadiths, ou Traditions prophétiques, au nombre de plusieurs milliers. Ils relatent des faits et gestes de Mahomet et ont une certaine valeur de révélation. Leur rédaction s’étale sur une longue période, et notamment sous les omeyades.

Tant le choix que l’interprétation de ces hadiths peuvent orienter dans des sens très différents. La pente vers l’idéologie y est glissante. Contextualiser ainsi le Coran et les Hadiths permettra d’éviter le fondamentalisme qui demeure toujours une tentation. L’actualité, hélas, l’illustre.

Les textes sacrés évoluent

Les événements récents obligent l’islam à contextualiser les textes coraniques, par-delà même une certaine conception de ce livre sacré. Au XIe siècle, dans l’islam sunnite, les "portes de l’interprétation" furent fermées, les croyants devant se contenter d’un commentaire répétitif du Coran. Il faut les rouvrir pour pouvoir relire le texte à la lumière de ce que la modernité a apporté de positif. Mais peu nombreux sont ceux qui y sont prêts tandis que ceux qui s’y hasardent - l’" islam des Lumières" - rencontrent de solides résistances, voire des persécutions.

"On ne peut enfermer la Parole de Dieu dans une parole humaine, car celle-là dépend toujours d’un contexte anthropologique, culturel, historique et linguistique", estime l’islamologue franco-marocain Rachid Benzine. C’est cela qu’un islam moderne doit pouvoir admettre. Tout livre saint est, en effet, écrit dans un contexte particulier. C’est particulièrement visible dans la Bible, véritable "bibliothèque nationale" rassemblant des œuvres étalées sur environ dix siècles. Elle est une relecture constante des livres précédents à la lumière de l’actualité nouvelle ou d’une évolution de la pensée religieuse.

Il y a donc une histoire de la rédaction de la Bible, mais il y a aussi une histoire de sa lecture. A la lumière des découvertes scientifiques modernes, par exemple, on ne lit plus les récits de la création de la même façon qu’au Moyen Age. Déjà, le pape Grégoire le Grand, au VIe siècle, estimait que "la Bible évolue avec celui qui la lit". On peut aisément repérer des étapes dans cette interprétation des livres sacrés. Ainsi, au XVIe siècle, le protestantisme relança une lecture moins fondamentalisme des textes sacrés.

"A quand un Luther musulman ?", se demande l’écrivain algérien Kamel Daoud. Qui aura l’audace de revoir le rapport au texte, comme les chrétiens l’ont fait progressivement depuis la Réforme ? Quelles que soient les difficultés historiques et contextuelles du Coran, il faut donc pouvoir lui appliquer les règles de la critique textuelle utilisées pour l’histoire des textes bibliques et autres œuvres littéraires.

Pour un "islam européen"

Je forme le vœu qu’advienne un "islam à caractère européen". Qu’il puisse influer sur l’évolution de l’islam mondial. Ceux qui s’y attellent ont besoin du soutien des philosophes et des théologiens occidentaux, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou agnostiques/athées. Une minorité grandissante se réclame de l’islam dans notre pays. Entendront-ils la voix des radicalistes (mieux organisés) ou celles qui veulent un monde pluriel et ouvert ?

De nos jours, la ligne de démarcation ne passe plus entre croyants et non-croyants, mais entre ceux qui, au sein même des différentes religions, rêvent d’un monde fraternel où chacun pourra vivre selon ses convictions et ceux qui espèrent toujours la victoire de leur propre religion, fût-ce par la violence aveugle. Ce n’est pas tant le christianisme qui est en danger sur notre planète (même s’il souffre beaucoup), que la démocratie - non pas le système politique, toujours à réformer, mais l’idéal qu’elle traduit.

A ce propos, d’ailleurs, l’islam n’est pas le seul à devoir se remettre en question. Notre monde occidental présente aussi des faiblesses. Puissent les textes sacrés de chacune des religions être une contribution positive, et non une entrave, au dialogue des civilisations.

(1) Du vivant du Prophète, l’islam a progressé par la violence, concession faite par Mahomet à la culture du temps. La bataille de Badr (en 624), première victoire militaire, est, aux yeux des musulmans, emblématique. Après la bataille de la Tranchée, la tribu juive de Médine qui refusa de se battre au côté de l’islam fut massacrée.

(2) En 635, Damas était conquise, en 637, Jérusalem et en 639, Ctésiphon, la capitale perse; entre 639 et 646, l’Egypte.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.