Opinions

Lorsque Golda Meir, Premier ministre d'Israël entre 1969 et 1974, rassemblait son cabinet restreint autour d'une tasse de café, elle avait coutume de balayer les réticences par un: «De toute façon, on ne nous aime pas. Alors un peu plus ou un peu moins». Cela ne date pas d'hier et démontre que la méfiance - voire la haine - pour l'Etat hébreux n'est pas récente. Ces sentiments ne sont pas davantage la conséquence d'un hypothétique «retour de balancier» qui viendrait compenser des décennies de favoritisme. Car, tel le Royaume franc de Jérusalem qui dura cent ans à peine, Israël est vécu par le monde arabo-musulman, mais aussi par une partie de l'intelligentsia européenne, comme temporaire. Aucun citoyen du Machrek (partie orientale du monde arabe) ne parierait sur la disparition prochaine de l'Etat hébreux, mais celui-ci est vu comme un minuscule furoncle en terre d'islam, voire une cellule cancéreuse, à extirper coûte que coûte. Le fatalisme arabe, toutefois, et le Coran aidant, s'il faut d'aventure patienter trois siècles, peu importe: «On finira par les avoir!» Pour revenir à Golda Meir, ne lui attribue-t-on pas la phrase suivante: «La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu'ils ne nous haïssent»?

On passera rapidement sur le soutien indéfectible de l'allié américain, fruit, d'abord, du sionisme protestant qui attend le retour de tous les juifs en Terre Sainte avant que Jésus ne revienne les... convertir de force; ensuite d'un fort lobby pro-israélien (terme à préférer - de grâce! - à «lobby juif» qui supposerait - chose absurde - que tous les juifs américains pensent de la même façon alors que nombre de contempteurs américains d'Israël (Susan Sontag, Noam Chomsky, Norman Finkelstein) sont juifs); fruit enfin, du pragmatisme US qui sait, contrairement à l'Europe, faire la part des choses entre un chiot qui lui mord la main (le monde arabe) et un chaton qui réclame ses caresses (Israël), tous deux pourtant largement subventionnés par le Grand Satan. Car, on l'oublie souvent, mais l'aide US à l'Egypte, la Jordanie et... aux Palestiniens (via les agences onusiennes) dépasse celle à Israël. Reconnaissons-le: le soutien US aux citoyens d'Israël n'est pas négligeable. Mais il n'enlève rien à leur isolement psychologique - moins de 6 millions face à 1,3 milliard de musulmans -, eux qui voudraient tant se faire accepter par l'Orient et vaincre la méfiance européenne.

Car l'état d'esprit des Européens est moins tranché. Mais, au final, le «shitty little country» («petit Etat de merde», phrase attribuée à l'ambassadeur de France à Londres, Daniel Bernard, qui a démenti davantage l'intitulé que l'intention) dérange tout autant. Enfant de l'Holocauste - crime allemand, adoubé par la France de Vichy, le Pape, l'Italie et l'Espagne fascistes, sous le regard «amusé» des Oustachis yougoslaves, de la Russie des Pogroms, de la Hongrie pro-nazie et de la Pologne largement acquise à l'antisémitisme -, Israël, avec ses 6 millions d'habitants juifs, nous rappelle à nous Européens, quasi en permanence, les crimes ou les complicités de nos aïeux et notre propre culpabilité. Le «crime» d'Israël est bien celui-là: raviver sans cesse notre propre turpitude. Imaginez: un Etat dirigé par et pour les juifs, «complice» de l'Afrique du Sud et de la Turquie (pour des raisons stratégiques évidentes), empathique envers les seuls Africains juifs (opération Moïse de rapatriement des Falashas), soi-disant génocidaire («Nous sommes les juifs des juifs», disait souvent Yasser Arafat) et même adepte d'un apartheid envers sa minorité arabe qui, tellement discriminée, n'a pourtant jamais quitté le pays! De quoi Israël n'a-t-il pas été accusé, seul pays à subir des boycotts universitaires voire économiques au contraire de la Russie et de la Chine, pourtant des occupants bien plus meurtriers en Tchétchénie ou au Tibet?

Dans «Cette shoah qui ne passe pas»(1), Françoise Giroud avait dès 2002 résumé la quadrature mieux que quiconque: «(...) Je crois que l'ensemble des peuples chrétiens n'a jamais avalé la Shoah. Que sa révélation, relativement tardive, son ampleur, sa méticulosité hallucinantes et avant tout le caractère d'anéantissement systématique et gratuit d'un peuple entier ont causé un choc beaucoup plus profond qu'on ne le croit. (...) Avec une rapidité remarquable, dès la première pierre de la seconde Intifada, un retournement s'est produit, saisissant, qui serait inexplicable sans le tableau de fond sur lequel il s'inscrit. Enfin! On a le droit de dire du mal des juifs! A Paris, les personnes de bon goût ne comptent que les morts palestiniens. Quand on arrive aux autres, on ne sait plus compter. D'ailleurs, ce sont des goujats... Les fils d'un peuple supplicié devraient savoir se tenir à table, je veux dire à la guerre, et prendre les coups sans les rendre, c'est à peu près ce qu'ici et là on entend et on lit (...)»

Visionnaire, cette tribune s'applique parfaitement à la guerre du Liban. Celui qui met fin à l'agression du Hezbollah - Israël - se retrouve l'agresseur en quelques jours. Depuis 2000, Israël s'est retiré du Sud-Liban; depuis six mois, de Gaza. De ces deux territoires libérés, on ne cesse de le canarder. Quelle légitimité a le Parti de Dieu face à Israël? Proche de zéro. Que ferait la Belgique, dont Anvers et Hasselt seraient canardées par une telle milice depuis le sud des Pays-Bas? Le bilan des victimes israéliennes, relativement optimiste, s'explique par un déplacement massif d'Israéliens vers le sud (on n'en parle que très peu) et, il est vrai, l'imprécision des missiles du Hezbollah. Là encore, on semble reprocher aux Israéliens leur suprématie technologique! Imaginons ce que M. Nasrallah pourrait faire avec le même arsenal! S'excuserait-il pour un Cana israélien? Lancerait-il des tracts appelant la population israélienne à fuir? Hésiterait-il un seul instant à régler la «Question juive» d'une simple poussée sur le bouton nucléaire désormais en sa possession?

Dans l'affaire palestinienne, la critique radicale d'Israël - pas un seul éditorialiste ou expert belge n'est favorable à Israël - peut certes passer pour le soutien du faible (le peuple palestinien en quête désespérée du droit à l'autodétermination) au fort (l'Etat hébreux surarmé et bénéficiant des fameuses infrastructures et superstructures seules garantes d'un Etat digne de ce nom). Mais, alors que la guerre met aux prises une milice islamo-fasciste et un allié de l'Europe, la posture anti-israélienne démontre définitivement le «deux poids, deux mesures» de notre élite intellectuelle. Israël a toujours tort, quelles que soient les circonstances. Qu'il se retire de Gaza, c'est dans l'impréparation; qu'il se maintienne au Sud-Liban pour prévenir les tirs de roquette où qu'il s'en retire, il est sur le banc des accusés. On ne prête qu'aux riches, certes. Mais à cette aune, les Israéliens sont particulièrement gâtés. Après les «juifs en Palestine!», voici «Les juifs hors de Palestine!» Après le peuple juif, peuple de trop, Israël, l'Etat de trop?

(1) «Le Monde» du 13 juin 2002.

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