Une carte blanche de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de Save Belgium (Society Against Violent Extremism).

J’ai mal à l’Inde qui connaît la pire catastrophe humanitaire de son histoire depuis l’Indépendance. Une actualité en noie une autre depuis l’Europe qui paie encore un lourd tribut. Une épidémie en étouffe une autre : après le drame vécu par les Brésiliens face à la Covid-19, et qui se poursuit inlassablement depuis des mois, c’est au tour de l’Inde d’être sous le feu des projecteurs des médias du monde entier face aux ravages de l’ennemi invisible qu’elle subit désormais de plein fouet . Relativement épargnée lors de la première vague, la « plus grande démocratie du monde », le sous-continent indien fort de ses 1,3 milliards d’habitants, est en train de payer le prix lourd de l’incurie politique de son dirigeant Narendra Modi.

Populiste, nationaliste, populaire, le premier ministre, leader du parti du BJP, qui n’a pour vision que son propre maintien au pouvoir, l’avènement du suprématisme hindou, la construction accélérée d’une « démocratie ethnique », ne s’est guère soucié du système de santé catastrophique de son pays. Lui qui voulait offrir une « Nouvelle Inde à son peuple », il est en train de plonger le pays dans les abysses du passé et il devra un jour rendre des comptes. Son obsession de la « hindoutva » lui a fait perdre toute autre raison de faire de la politique. Là où un grand dirigeant doit être à même de protéger son peuple et prévenir les grandes catastrophes, combien de leaders dans le monde interrogent sur la véritable sincérité de leur engagement ?

La vague du déni

J’ai mal à l’Inde qui est une grande puissance régionale, économique, militaire, et pharmaceutique. Un pays plein de potentiel qui aurait pu allier capitalisme et spiritualité, croissance et développement.

J’ai mal pour mes amis indiens, victimes de leurs gouvernants, qui ont surfé sur la vague du déni lors de la première vague de la pandémie, pensant tout comme leur principal dirigeant, que c’en était fini de ce mal viral.

J’ai mal d’une Inde pauvre, surpeuplée, et pour qui la distanciation sociale est au pire impossible, au mieux un miracle qui ne surviendra jamais. Combien de vidéos ont circulé depuis des mois de milliers d’Indiens dans les rues sans masques, sans distance, sans rien pour se prémunir d’une contagion de masse par la Covid-19 acte 2 ? Beaucoup ont prié, en masse, encore récemment, lors de rassemblements religieux suicidaires, pour espérer un retour à la normal et rapide et se couper aussi un peu de la réalité. Mais de spiritualité ici, il n’en est rien. La vénération des Dieux a déjà tué des millions de gens. L’Inde a beau eu prier ses 33 millions de Dieux et d’avatars, c’est bien la classe politique qui est responsable du naufrage humain qu’est en train de connaître le pays depuis plusieurs semaines. Et le peuple indien en paie un prix terrible. Ces derniers jours, on annonçait 450 000 nouvelles infections par jour, et plus de 200 000 morts au cours de cette épidémie. Tout cela étant bien sûr hélas largement sous-estimé tant ce pays est celui de la démesure. Pas assez de tests, pas assez de médecins, pas assez de lits, plus assez d’oxygène, et combien de ruraux qui meurent dans l’indifférence sans avoir jamais croisé le chemin d’un docteur de campagne ?

J’ai mal à l’Inde, qui manque de tout et surtout d’oxygène. Pendant des mois, Modi, dans un grand souffle romanesque, a refusé de voir l’évidence, comme ses pairs de folie, de Jaïr Bolsonaro à Donald Trump en passant par Rodrigo Duterte des Philippines. Tous ces dirigeants populistes ont conduit leur population à ce que certains n’hésitent plus à qualifier de crime contre l’humanité. Car si les génocides et les crimes de guerre ou de masse doivent relever d’une volonté délibérée à vouloir détruire une population déterminée, l’incurie comme l’irresponsabilité, le déni comme le refus de mettre en place une véritable politique sanitaire, ont conduit aux mêmes résultats.

Une spiritualité pare-feu et une politique pyromane

J’ai mal à l’Inde, et à mes amis qui ont dû attendre la seconde vague pour voir de près le virus tuer des proches à eux, de Mumbai qui est calfeutré, à Pondichéry qui était relativement épargnée, du Gujarat, l’Etat du premier Ministre qui est ravagé, à New Delhi qui est submergé. Mes amis ont perdu des proches, de tout âge, de toute classe. Des plus vieux, des plus jeunes, des personnes à comorbidités, comme des personnes jeunes et saines. Le pays ne sait plus comment brûler ses corps. Inutile de dire que le développement d’autres maladies est à craindre face à tant d’insalubrité, de microbes et de saleté.

J’ai mal à l’Inde, qui est désormais le second pays le plus touché au monde. Près des deux tiers des nouvelles contaminations récentes dans la capitale concernent des individus de moins de 45 ans. Le variant majoritaire qui circule reste bien le variant anglais, sans que l’on sache exactement encore concrètement si le double mutant indien est une vraie réalité encore plus dangereuse que les précédents variants ou une fiction. L’Inde appelle à l’aide pour disposer d’air et de médicaments. Le pays qui fabrique le plus grand nombre de vaccins arrête désormais de les exporter. Le plus tragique est qu’elle a commencé seulement sa campagne de vaccination ce week end alors que tout cela aurait dû être mis en place depuis des semaines. Mais Modhi avait d’autres priorités comme ses meetings de campagne ultra-contaminants pour les élections à venir.

J’ai mal à l’Inde qui va mettre des années à s’en remettre et je ne sais quand j’y retournerai. Habitué à l’exotisme indien chaque année, je savais qu’il n’y avait pas que le yoga et l’ayurvédique pour se protéger dans la vie de tous les maux de la terre. A quoi bon un ministre du Yoga quand on a pas un Ministre de la Santé digne de ce nom ? Cela me rappelle la situation de l’Algérie, ou le pouvoir préférait s’endetter pour des années pour construire une Mosquée monumentale plutôt que des hôpitaux. Et les mauvaises langues de dire avec justesse hélas : « Comme cela on pourra prier pour espérer ne pas tomber malades ! ». C’est ce que vit l’Inde aujourd’hui, noyée dans sa spiritualité pare-feu et sa politique pyromane. C’est le monde à l’envers pour ces gens qui ne voulaient pas voir, et qu’on a aveuglé et la preuve que ce virus est un véritable chamboulement géopolitique majeur, le premier probablement le plus important du XXIe siècle. Un virus qui redistribuera probablement toutes les cartes régionales. Car pendant que l’Inde s’effondre, son meilleur ennemi chinois poursuit inlassablement sa course, abattant indirectement ses ennemis occidentaux et orientaux un à un.