Opinions J’ai rencontré cet homme. Il ne pouvait plus se passer de moi. Au début, tout allait bien... Puis sa passion s’est transformée. Il s’est acharné sur moi. Je crois qu’il a perdu la tête. Il m’a salie. Il m’a souillée.


Au début, tout allait bien. J’étais joyeuse. Heureuse d’être aussi belle et multiple. Dans chaque contrée, je pouvais m’épanouir et devenir parfois exubérante.

Puis, j’ai rencontré cet homme. Une passion fulgurante en est née. Il ne pouvait plus se passer de moi. Il me vénérait, oui, parfois. Il disait que, sans moi, il ne pourrait pas vivre. Que j’étais sa raison d’être. Qu’il m’aimerait jusqu’à la mort. Je le trouvais peut-être un peu excessif mais je le croyais.

Erreur. Année après année, la passion s’est transformée. Il a d’abord prononcé des paroles choquantes. "Tu m’appartiens". "Je fais ce que je veux de toi". "Tu n’as rien à dire". Et ma vie a changé. Il a commencé à m’exploiter. "Donne-moi ci. Donne-moi ça". "Je vais te rendre meilleure". Il m’a égratignée. J’ai tenté de réagir, de le ramener à la raison. En vain.

Il m’a frappée

Il m’a frappée. Il m’a creusée. Il s’est acharné sur moi. Il disait "Tes richesses sont infinies, et je les veux toutes". Cet homme était aveuglé par l’argent, par le pouvoir. Il s’est battu contre d’autres hommes pour les garder, pour les accroître. Il a fait de nombreuses guerres, obsédé par ses biens et son territoire. Il a vendu tant d’armes froides pour tuer, assassiner. Il a fait des millions de victimes qui tentaient simplement de vivre à mes côtés. Il a éradiqué tant d’hommes, de femmes, d’enfants.

Il se sert de moi

Pourtant, cet homme pensait être sur le bon chemin. Il avait inventé et construit tellement de belles choses. On parlait de merveilles, parfois, de génie. Sa science et sa technique ont permis de nourrir, de soigner, de protéger, et même de rendre heureux ses semblables. Mais il a perdu la tête. Il lui fallait toujours plus, et toujours plus vite. Il a inventé la croissance infinie. Il a inventé des machines pour me détruire, des robots pour le servir, des ordinateurs puissants et l’intelligence artificielle pour asservir les électeurs-travailleurs-consommateurs dont il connaît la moindre parcelle de vie privée.

Il m’a salie. Il m’a souillée. Il m’a polluée. Il se sert de moi comme d’une matière première. Une pâte à modeler. Il me perce là où il veut du fer, des métaux précieux ou des terres rares. Il m’extrait des matières fossiles pour faire tourner ses usines ou ses engins sur les routes. Il coupe mes forêts pour y planter des céréales modifiées et nourrir son bétail qu’il élève sur d’autres terres rasées. Il dit qu’il le faut bien pour alimenter le monde. Un jour, j’ai découvert qu’il mentait. Il affamait le Sud pour engraisser le Nord. Aidé par des dirigeants sans scrupule ou racistes, par des dictateurs qu’il a mis au pouvoir. Aidé par des tortionnaires repus de luxe.

Il ne voit pas que j’ai de la fièvre. Que je m’épuise. Que j’étouffe. Il ne voit pas que le temps se gâte, l’orage gronde, l’ouragan menace. Il ne voit pas que les animaux disparaissent, les espèces s’éteignent. Il ne voit pas que les autres humains s’épuisent au travail de sa croissance et au rythme forcé de la surconsommation. Il ne voit pas que les autres humains étouffent dans les villes sous les gaz à effet de serre, les oxydes d’azote, les particules fines, les ondes électromagnétiques des antennes, les nanoparticules, le bruit et la publicité. Pendant que ceux des campagnes s’asphyxient de pesticides et d’engrais, ou s’exposent à des accidents nucléaires de vieilles centrales. Pendant que tous s’empoisonnent en buvant de l’eau additionnée de métaux lourds, d’agrochimie, de produits plastifiants et pharmaceutiques, s’intoxiquent en mangeant des aliments sans queue ni tête comme ces poissons panés, ou des denrées ultra-transformées, trop sucrées, trop salées, trop grasses.

Jusqu’où ira-t-il ?

Cet homme me tue à petit feu et court au suicide. Ce qu’il me prend de force est un cadeau empoisonné. Mais la folie, sa nouvelle passion, lui tourne la tête. "Il sera encore temps de s’adapter. Tu l’as toujours fait. Tu es le meilleur". La folie lui chuchote à l’oreille qu’il est le maître du monde, qu’il est puissant. Il m’a déformée à son goût, preuve de sa virilité, de son invincibilité. Il ne lui manque que l’immortalité. Et il y travaille activement dans ses laboratoires. Il sait déjà guérir beaucoup de maladies, même graves comme certains cancers, qu’il a provoqués d’ailleurs. Il sait changer des organes, créer des clones, manipuler des gènes et faire naître des mammifères après gestation dans des placentas en plastique, des enfants génétiquement modifiés, résistants à certains fléaux. Il a cette fascination de repousser toutes les limites. Comme celles du temps et de l’espace quand il voyage sur moi ou vers mes voisines du système solaire.

Hier, j’ai fait une rencontre

Hier, j’ai rencontré une autre espèce d’humain. Un groupe d’humains qui me souhaite une vie éternelle. Qui est prêt à me préserver par de petits gestes quotidiens, à me défendre par de petites actions ou de grands actes. Qui marche pour moi et le climat. Des gens qui m’aiment et qui ne veulent pas mourir aujourd’hui. Ils sont de plus en plus nombreux. Ils sont partout. De tous les pays. Ils sont prêts à manifester pacifiquement. Ils sont non violents. Ils sont prêts à faire des sit-in devant les bâtiments du pouvoir politique ou économique. Ils sèment des graines dans chaque parterre en ville. Ils sont remplis d’idées. Ils s’unissent pour s’entraider ou dénoncer les abus, les inégalités, toute forme de violence, l’injustice. Ils boycottent les produits ou firmes qui ne respectent pas les droits humains, l’environnement, la nature. Ils informent, par des affiches, des blogs, des films, des livres ceux qui ne savent pas encore qu’il est possible de changer et qu’ils peuvent aussi jouer un rôle. Ils signent des pétitions, interpellent les gouvernements, les mettent devant leurs responsabilités et utilisent la justice. Ils s’engagent politiquement aussi. Ils votent pour la paix et non la haine de l’autre parce qu’elle est destructrice. Ils agissent ou pensent à le faire. Ils sont prêts à changer pour un meilleur présent, un meilleur avenir.

J’espère qu’ils y arriveront. C’est la seule issue, la seule urgence.

J’espère que vous y arriverez. Je compte sur vous, tous.

Cordialement,

Votre Planète bleue


---> Ce texte a été écrit par Stéphane Magron.