Une opinion de Aurore Van Opstal, autrice et militante féministe.

Le corps de Julie Van Espen, une étudiante de 23 ans disparue depuis samedi soir à Anvers, a été retrouvé ce lundi dans le canal Albert.

J’aurais pu être Julie. J’ai été victime de violences sexuelles et de menaces de mort. Et malheureusement, je suis loin – mais très loin – d’être la seule. Mes agresseurs sont en liberté. Et là, encore, je suis seule à subir cette effrayante réalité. On estime que 2 % des rares plaintes pour viols, en Belgique, aboutissent à des condamnations.

En Belgique, il n'existe pas de chiffres officiels sur les féminicides, les meurtres de femmes parce qu'elles sont des femmes. Pourtant, via la Convention d'Istanbul ratifiée en 2016, l’État est tenu de lever le voile sur cette réalité pour qu'elle ne soit plus banalisée. Sans attendre que les autorités publiques assument leurs responsabilités (à ce propos mais aussi, et surtout, pour combattre de manière volontariste et efficace les violences machistes sous toutes leurs formes), les féministes fouillent quotidiennement la presse en ligne pour que les féminicides ne restent plus dans l'ombre. 

Elles veulent ainsi rendre un nom, une histoire et un hommage à toutes les femmes tuées parce qu’elles sont femmes, des femmes de tous âges, de toutes origines, dans toutes les régions… Elles désirent marquer leur solidarité avec les milliers de femmes qui survivent au quotidien aux violences machistes.

Elles veulent se renforcer pour, ensemble, résister et construire une société égalitaire, sans violences machistes, une société féministe!

Concernant les violences sexuelles, il y a environ 100 viols par jour dans notre plat pays. Et j'ai l'impression que nos politiques et la justice n’agissent pas. Pourquoi ?

1. La culture du viol

Il y a ce que l’on nomme la "culture du viol". Sous cette expression se cache la banalisation des viols. Que ce soit dans l’art, dans la publicité ou encore dans les récits de fiction (notamment les mythes et textes sacrés), les scènes de viol sont omniprésentes. La culture du viol est alimentée par les différentes idées reçues en matière de viol et de violences sexuelles. "Une femme qui dit non veut en fait dire oui", "elle a accepté de boire un verre chez lui, elle ne doit pas s’étonner qu’il l’ait violée" : ces stéréotypes participent à légitimer et banaliser le viol, ce qui fait qu’il y en a tant dans nos sociétés.

Beaucoup d’auteurs mettent en avant leur bonne relation avec la victime, mais un "non" est un "non". Peu importe si, ce jour-là, la victime a bu un verre avec l’auteur, si elle l’a embrassé ou même si elle a, à un moment donné, envisagé d’avoir des relations sexuelles avec lui. Si une personne dit "non" à des avances et que, malgré ça, cela va plus loin, c’est un viol.

2. Influences culturelles

Divers éléments légitiment les violences sexuelles : considérer que l’homme est supérieur à la femme et qu’il a le droit d’exiger des relations sexuelles et/ou vivre dans une communauté tolérant les violences sexuelles et les condamnant peu sévèrement, etc. Rappelons notamment que la notion de devoir conjugal n’est pas d’application dans la loi belge et que le viol entre époux et conjoints est condamnable depuis 1989.

3. Normes sociales

L’idée de domination masculine est omniprésente dans nos sociétés et la sexualité est loin d’échapper à la règle. Les violences sexuelles commises par les hommes puisent en grande partie leur origine dans certains clichés sur les droits des hommes dans le domaine de la sexualité, comme le fait qu’un homme ne pourrait pas réprimer ses pulsions sexuelles, qui sont de toute façon provoquées par les femmes.

Justice et lois

Sur les réseaux sociaux, les appels à la restauration de la peine de mort dans notre pays affluent suite au meurtre de Julie. Cela n’est pas la solution.

Pour changer la situation intolérable du déni sociétal face aux féminicides et aux violences sexuelles faîtes aux femmes et enfants, il est nécessaire de mettre en place de toute urgence une politique ambitieuse. En proposition, voici trois axes prioritaires et huit recommandations (1).

I - Lutter contre le déni, la loi du silence et les idées fausses avec :

  • une information du grand public par de nombreuses campagnes nationales pour déconstruire les mythes et sortir du déni, sans oublier des focus sur la loi et les droits des victimes, sur les psychotraumatismes et leurs mécanismes, sur les ressources à la disposition des victimes et de leurs proches et les conduites à tenir (plainte, signalement au procureur même si les faits sont prescrits, comment garder des preuves, prise en charge) ;
  • une sensibilisation et une formation de tous les professionnels qui sont susceptibles de repérer, d’orienter ou d’accompagner les victimes tout au long de leurs parcours ;
  • une prévention des violences sexistes et sexuelles, dès le plus jeune âge, et un enseignement sur le respect des droits des personnes et de leur consentement, sur la loi, ainsi qu’une une éducation à la sexualité, à l’égalité filles-garçons et à la non-violence ;
  • une charte en concertation avec les publicitaires et les différents médias d’information et de production de contenu afin qu’ils ne participent plus à la diffusion de représentations sexistes et d’idées fausses concernant les violences sexuelles.

II - Lutter contre l’impunité des agresseurs et faciliter la dénonciation avec :

  • une amélioration de la loi, en vérifiant son application (imprescribilité, arrêt des déqualifications, meilleure prise en compte et définition des éléments constitutifs des agressions sexuelles et des viols, instauration dans la loi d’un âge au-dessous duquel le consentement des mineurs est invalide, etc.) ;
  • une véritable culture de la protection des victimes et du respect de leurs droits à être accompagnées et à obtenir justice et réparation des préjudices qu’elles ont subis sans être maltraitées, ni subir de nouveaux traumatismes, en améliorant les procédures judiciaires et en prenant en compte les psychotraumatismes, avec un effort particulier centré sur la protection de l’enfance.

III - Lutter pour que les victimes ne soient plus abandonnées sans soins, pour que leurs droits à la santé soient respectés avec :

  • une réelle reconnaissance des conséquences psychotraumatiques sur la santé des victimes (2), en améliorant l’offre de soins spécialisés actuellement très insuffisante, avec une formation de tous les professionnels de la santé à la psychotraumatologie, et la création en urgence de centres de soins pluridisciplinaires accessibles à toutes et tous sur tout le territoire belge proposant des soins sans frais prodigués par des professionnels spécialisés ;
  • et, enfin, un observatoire national spécifique de recherche pour améliorer la connaissance des conséquences des violences sexuelles sur la santé, et le traitement des psychotraumatismes.

Lutter contre ces violences sexuelles, sortir du déni, protéger et soigner les victimes est un devoir politique et une urgence de santé publique.

Car oui, le parcours judiciaire d'une victime est un enfer.

Julie Van Espen est morte. Encore un féminicide de plus en Belgique. Encore un violeur récidiviste. Il nous faut réfléchir, ensemble, à comment éradiquer la culture du viol qui détruit tant de femmes et d'enfants dans ce pays. Réfléchir à la notion de consentement. Réfléchir à ce qu'est un délit, comme il doit être puni et réparé si possible. Il nous faut nous battre, encore et toujours, contre le patriarcat. Julie et toutes les autres, nous, les survivantes, nous battrons pour votre mémoire. Repose en paix, Julie. Nous ne t’oublierons pas.

(1) Enquête nationale de victimation Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, Mémoire Traumatique et Victimologie, 2015 soutenue par l’UNICEF

(2) 95% des victimes ont un impact sur leur santé mentale et 70% sur leur santé physique