Une opinion de Daniel Salvatore Schffer, philosophe, auteur de “Du beau au sublime dans l’art – Esquisse d’une métaesthétique” (L’Age d’homme et Académie royale des Beaux-Arts de Liège) et “Manifeste dandy” (François Bourin Editeur).

L’artiste belge Jan Fabre, plasticien de renommée internationale, vient de susciter un tollé à la suite de son "lancer de chats" : des chats vivants jetés en l’air, pour les besoins d’un film retraçant sa carrière, avant que de les faire retomber, parfois lourdement, sur les marches du grand escalier de l’hôtel de ville d’Anvers, première ville d’une Flandre en train de basculer, avec l’élection d’un nationaliste tel que Bart De Wever à la tête de sa mairie, vers un extrémisme de droite.

Cet artiste controversé, quoique remarquable à bien des égards, est un adepte de ce que l’on nomme, pour le meilleur et pour le pire, la "performance artistique". Ainsi, parmi ses œuvres maîtresses, émerge le revêtement intégral du plafond de la salle des Glaces du palais royal de Bruxelles : œuvre somptueuse, composée de 1,4 million de carapaces de scarabées. C’est d’ailleurs la reine Paola qui inaugura, en 2008, l’exposition, qui fit courir le Tout-Paris, que le musée du Louvre consacra à cet artiste.

Mais il y eut surtout, dans des registres beaucoup plus scabreux, ses fameuses incursions, que les plus hautes instances de ce qu’il est convenu d’appeler "l’art contemporain" taxèrent d’"artistiques", tant dans le domaine de la pornographie, avec un sulfureux concours de masturbation scénique, que dans celui de la scatologie, avec, lors de l’édition 2005 du Festival d’Avignon, une pièce de théâtre centrée sur la thématique du sang et de l’urine, le tout assorti d’élucubrations sur les excréments. C’est dire si Jan Fabre, dont l’art de la provocation fait partie intégrante de son fonds de commerce, est un habitué de la polémique. Il ne cesse même de l’aiguillonner : après le chic du choc vient, c’est bien connu en ces temps de surenchère médiatique, le chèque buzz is money !

Mais voilà : la pompe à fric vient, soudain, de péter (ce qui ne devrait pas déplaire à cet apprenti scato) avec ce malencontreux, et surtout honteux, vol de félins. Car c’est bien cela que ce supposé "geste artistique" devenu tortionnaire d’animaux domestiques était censé répéter là, sur l’escalier d’honneur de l’hôtel de ville d’Anvers : reproduire le célèbre cliché, datant de 1948, du photographe Philippe Halsman figeant le peintre Salvador Dali, en compagnie de chats en suspension, dans l’espace. Une manière de retourner là, pour Jan Fabre, à ce surréalisme dont la Belgique s’enorgueillit.

Morale de cette sordide histoire ? Ceci n’est peut-être pas une pipe, comme l’aurait dit un certain René Magritte, pape du surréalisme belge; mais il n’empêche que ces chats-là s’y cassent quand même vraiment, eux, la pipe ! Et cela, ce geste criminel envers des êtres vivants et dotés de sensibilité (bien qu’Aristote et Descartes les réputèrent dénués d’âme, c’est-à-dire, en termes modernes, de conscience, sinon, conformément à cette monstrueuse théorie de l’"animal-machine", de pensée) est intolérable.

Attention, cependant ! Loin de moi la volonté de verser ici, via un amalgame outrageusement réducteur, et donc de mauvais aloi face aux inaliénables libertés de la création artistique, en un quelconque discours normatif, voire moralisateur. Au contraire : je suis un de ces philosophes préconisant, en matière d’art, la réduction de l’éthique à l’esthétique : "Il n’existe pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes", clamait, dans "Par-delà bien et mal", Friedrich Nietzsche. Et Oscar Wilde de lui emboîter le pas lorsqu’il énonça, dans "Le Critique comme artiste", cette sentence définitive : "L’esthétique est supérieure à l’éthique. Elle appartient à une sphère plus spirituelle." Bref : "Tout art est immoral", y concluait-il !

C’est dire si, me réclamant de ces esprits éminemment subversifs que furent Nietzsche et Wilde, sans lesquels il n’y aurait eu ni de Marcel Duchamp ni de Tristan Tzara, pas plus que d’Andy Warhol ou de Jeff Koons, je suis un ardent défenseur de l’art contemporain, y compris dans ses aspects les plus novateurs, provocateurs, transgressifs et même trash. Un de mes derniers livres, intitulé "Du beau au sublime dans l’art - Esquisse d’une métaesthétique", en témoigne. J’y fustige même ce qu’un esprit pourtant aussi délié que Jean Baudrillard proféra un jour, concernant le statut de l’art contemporain, dans un article, ayant pour très paranoïaque titre "Le complot de l’art", que publia, le 20 mai 1996, le journal "Libération" : "Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en des termes superficiels. [ ] Et puis, il y a le délit d’initié, les faussaires de la nullité, le snobisme de la nullité [ ]. Il ne faut pas laisser faire les faussaires." Soit ! Mais, enfin, tout n’est pas faux, hélas, en cette charge, particulièrement agressive à l’endroit de l’art contemporain, de Baudrillard.

Car l’art, contemporain ou non qu’il soit, devrait avoir aussi, n’en déplaise à ses inconditionnels, sinon ses limites formelles, dommageables sur le plan de l’esthétique, du moins son cadre conceptuel, souhaitable au niveau philosophique. A défaut de quoi, c’est la tentation fasciste qui, sans ce minimum de garde-fous (c’est le cas de le dire lorsqu’il s’agit du "génie artistique"), risquerait alors de l’emporter en ses nauséabondes visions de toute-puissance : cet homme divinisé qui, privé de toute loi morale, fit naguère l’infect lit du nazisme. Il est, du reste, des avant-gardes artistiques qui, pour prétendument révolutionnaires qu’elles soient, ont de très rétrogrades relents d’idéologie dictatoriale. Ce fut le cas, dans un sinistre passé, du futurisme, courant pictural pourtant majeur au début du XXe siècle, de Marinetti : celui-là même qui s’acoquina, après avoir rédigé son "Manifeste", avec les fascistes de Mussolini.

C’est ce genre de périlleuse dérive qu’un artiste tel que Jan Fabre, citoyen d’une ville - Anvers - ayant naguère été le fief belge des pires collabos nazis avant de devenir aujourd’hui le bastion flamand de la droite la plus extrémiste, se devrait de méditer avant de s’adonner, comme il le fit ces jours derniers avec cette pseudo-performance de "lancers de chats", à ce genre, aussi scandaleux moralement que dangereux politiquement, de violence et gratuite, sinon pour flatter, au mépris de la condition animale en ce cruel cas, son seul ego hypertrophié.

Car la question, à la fois philosophique et éthique, qui se pose ici est celle-ci : "un artiste peut-il tout se permettre au nom de l’art ?" Ma réponse est "non" ! Affirmer le contraire serait donner raison, malheureusement, à Jean Clair, lequel, nonobstant ses lumières en matière de critique artistique, n’en demeure pas moins, en certaines des assertions contenues en son "Journal atrabilaire", d’un dogmatisme non moins funeste pour le destin de l’art contemporain : "L’ar t, s’étant engagé dans une course parallèle à celle dans laquelle s’est engagé le commerce érotique [ ], on verra logiquement sous peu, dans une galerie ou dans une foire, la commission d’un meurtre, à l’image des ‘snuff movies’ qui constituent pour l’instant le plus recherché de la production pornographique. Elle se fera au nom de la liberté imprescriptible du créateur. Et l’on trouvera des cliques pour applaudir, la voix cassée d’émotion, à ce geste suprême où s’accomplira le ‘post-humain’."

C’est dire si l’art contemporain recèle parfois en lui, par-delà ses indéniables mérites, cette part maudite que j’ose nommer ici - puisqu’il faut bien appeler un "chat", c’est de circonstance, un "chat" - la barbarie à visage artistique.