Une chronique de Francis Van de Woestyne.

Je n’aime pas Greta Thunberg, l’activiste de l’environnement. Je n’aime pas sa manière de culpabiliser les générations qui l’ont précédée. Je n’aime pas la honte à laquelle elle condamne les humains. Je n’aime pas son obsession à critiquer l’humanité entière. Si elle peut s’exprimer de la sorte, sans filtre, c’est aussi parce qu’elle vit dans un monde libre, construit par ses semblables. Je n’aime pas sa hantise du progrès, ses débordements, ses exagérations.

Je n’aime pas Greta Thunberg, mais j’aime ce pour quoi elle se bat. Notre Terre. Notre maison. Notre environnement, notre lieu de vie, de joie, de drames, de mort. Et il faut admettre qu’elle a fait évoluer les mentalités. Plus que quiconque. La mobilisation des jeunes en faveur du climat, leurs manifestations pacifiques ont provoqué de belles prises de conscience, ont ouvert les yeux de ceux qui, parents et grands-parents, sont longtemps restés indifférents aux dégâts causés à l’environnement. Désormais, la plupart des gouvernements ont intégré le Green Deal dans leur feuille de route. Il faut maintenir la pression, car l’urgence climatique est totale et, selon le dernier rapport de l’OCDE, la Belgique, paralysée par la dispersion des compétences, n’y répond pas. La Commission européenne a fait un coming out environnemental inédit. Lors de la dernière campagne électorale aux Pays-Bas, les verts de GroenLinks ont été dépassés dans leurs propositions environnementales par les partis traditionnels. C’est à celui qui promettait de réduire le plus vite et le plus fort les émissions de CO2. Il y a désormais une course à qui lave plus vert.

Éviter le désastre

Certains n’ont pas attendu que Greta Thunberg débarque de sa Suède natale pour agir ou tenter de faire évoluer les choix politiques dans le bon sens. Il ne suffit pas d’être écologiste pour défendre l’environnement. Ni d’être de gauche pour être solidaire. Dans son livre How to Avoid a Climate Disaster, Bill Gates, énumère des pistes pragmatiques ambitieuses pour réparer la planète. Son credo en faveur de la planète a été salué.

Mais la prise de conscience mondiale a bien été encouragée par la jeune Suédoise. Merci, donc, Greta Thunberg.

L’environnement est une cause noble. Il en est d’autres, oubliées, qui auraient besoin de lanceurs d’alerte capables de provoquer des élans de générosité ; capables de faire descendre des milliers de jeunes et d’aînés dans les rues. Capables de faire bouger les gouvernements, la Commission européenne, le Congrès américain, le Conseil de sécurité de l’Onu. La lutte contre le Covid est urgente : elle requiert que les États y consacrent du temps, de l’argent, des moyens considérables. Mais nos esprits ne devraient pas être occupés à temps plein par ce virus de malheur. Quand nous sortirons, épuisés mentalement et physiquement de ce cauchemar, nous nous rendrons compte aussi que nous avons oublié une partie du monde.

La Syrie a disparu des écrans radars. La persécution des Ouïghours se poursuit au vu et au su de tous, mais sans réaction. La Birmanie est au bord de la guerre civile : le Conseil de sécurité est profondément divisé, la Chine (et le PTB…) s’oppose à des sanctions à l’égard de la junte. L’Union européenne s’insurge mollement. Quand donc la Communauté internationale, anesthésiée par la pandémie, va-t-elle se réveiller, muscler son discours, armer ses menaces, prendre soin de ses enfants qui crèvent ?

Parce que nous vivons sur un continent épargné par ces violences, ces guerres, nous ne nous sentons pas concernés par le malheur quotidien qui s’abat sur nos frères et nos sœurs : cachez ces tragédies que nous ne saurions voir. Nous avons renoncé à lutter contre un autre virus mortel : les dictatures.

Qui se fera, demain, le porte-parole mondial de ces opprimés ? Ils n’ont pas perdu temporairement des parcelles de liberté. Ils ne sont pas seulement privés d’aller au restaurant, au cinéma, au théâtre, de penser, de parler. Mais bien de vivre, tout simplement.

Nous avançons les cœurs fermés à ces tragédies au prétexte qu’elles sont lointaines : l’indifférence tue aussi. Peut-être faudrait-il, finalement, une ou dix Greta Thunberg, avec ses excès, pour secouer les consciences, nous empêcher de dormir jusqu’à ce qu’une mobilisation sans précédent - si ce n’est dans les rues, peut-être sur les réseaux sociaux - ne se lève pour défendre le droit à la liberté et à la vie des hommes, des femmes, des enfants qui meurent chaque jour dans un monde devenu insensible à leur détresse.