J’irai enseigner ce jeudi parce que le décret Mission nous demande de former des citoyens. Pas des clients allocataires éternels. Une opinion de Jean-François Nandrin, enseignant.


Je n’irai pas manifester ce jeudi. Et comme les syndicats s’adressent librement aux membres du personnel, syndiqués ou non, j’ai envie d’exprimer à mon tour ce qui me semble juste et ce qui me scandalise. Se taire face à l’injustice est déjà y participer.

Nos acquis sont en danger ? Mes acquis sont en danger. Moi aussi, je gagnerai (proportionnellement) moins, travaillerai plus longtemps, et cela ne me réjouit pas. Mais il y a mes droits sociaux et il y a mes devoirs sociaux.

La "méthode Inami" est périmée. Je veux dire : puiser dans l’avenir (on a déjà distribué, selon la presse et de mémoire, les numéros Inami de 2018 !) pour maintenir un présent bancal sans chercher de solution de fond.

Personnellement, je suis prêt à ce sacrifice de gagner moins et travailler plus si cela permet de redresser la barre qu’on a maintenue jusqu’à présent toujours dans la même direction, sans autre issue que de creuser sans cesse le gouffre. (Vous observerez que je n’ai pas cédé à l’envie de placer le pourtant facile "barre maintenue à gauche toute".) Ma question est : dans quel monde vivra mon fils ?

Bien sûr, les moins riches sentiront forcément plus ces sacrifices que les plus riches. Mais trompeter qu’on nous assassine, qu’il ne faut rien changer (sinon ajouter encore des aides), qu’il faut que l’Etat oblige les riches à partager, c’est une propagande puérile et stupide. L’opposition entre des "riches" (les autres) et des "pauvres" (nous) est stérile et désuète dans un pays de notre niveau - hormis les vrais pauvres, qu’aucun gouvernement de gauche n’a encore su aider. Elle contribue à dangereusement déliter le tissu social et à créer l’abîme social qu’elle dénonce.

On me cite alors en exemple de "méchants" grands patrons "surpayés". Seront-ils surtaxés ? Ils iront ailleurs. Voyez en France. Partager est souhaitable mais il s’agit d’une conversion personnelle - et j’emploie le mot par choix - qu’on n’obtient pas de force.

Les "riches" travaillent souvent dur pour des postes à haut salaire mais à hautes compétence et responsabilité. Va-t-on leur demander de faire la même chose pour un salaire commun ? Les pays de l’ex-bloc de l’Est ont expérimenté cela. Il en est résulté une glorieuse propagande et des économies implosées. Ça rappelle une petite "république" du sud de la Belgique, non ?

Quelqu’un comme l’ancien PDG de Belgacom avait un salaire démesuré ? Mais il a fait de sa société un groupe bénéficiaire et créé de l’emploi . L’économie faite (paraît-il) sur son salaire a sauvé combien de personnes depuis ? Il faut passer du fantasme tenace de l’efficacité d’un système Robin des Bois à une réforme totale de notre manière de penser l’économie - et donc notre mode de vie . La gauche n’a même pas engagé ce combat.

Et puis, partager ? Que le fassent d’abord ceux qui le disent ! Que les syndicats déclarent leurs biens et soient taxés; que les éminences de gauche achètent un deux-pièces et revendent leur villa quatre façades dans la commune la plus riche de Belgique. Mais on sait que le régime socialiste a, toujours et partout, été à deux vitesses : le peuple qui combat (glorieusement, bien entendu) pour le Grand Soir, et les dirigeants qui sont déjà dans le Grand Soir.

Mon ras-le-bol de la violence faite à l’Etat (et à l’économie !) par les groupes aux ordres du PS et de ses satellites est d’autant plus exacerbé que toute ma formation et ma philosophie me poussent vers une pensée "sociale". Mais le parti ne semble plus viser que son maintien au pouvoir, s’agitant comme un diable dans un bénitier là où il l’a perdu, alors que ses résultats socio-économiques sont insignifiants. Ceux qui peinent réellement à finir leur mois n’ont pas vu s’approcher le Grand Soir malgré les belles paroles. Et ça, c’est impardonnable. Et qu’on cesse de dire que c’est la faute des autres.

Et puis ne soyons pas cyniques : avant de faire des discours sur la "pauvreté belge", partageons avec les vrais pauvres. Crier au meurtre, quand on voit notre niveau de vie, est scandaleux. Le moindre de nos allocataires bénéficie de biens que d’autres dans le monde n’imaginent même pas. Ne travaillons pas plus longtemps et pas pour moins. Bien. Et l’argent va pousser sur les arbres ? Et si nous réduisions notre train de vie pour soulager le reste du monde et boucler nos fins de mois ? C’est le contraire de "l’anti-méthode Inami" qui dit, elle : ne changeons en rien notre mode de vie, ne remettons rien en question et que "on" allonge l’argent. Quel "on" ?

L’Etat, puisqu’il est sollicité par la gauche d’organiser le partage, ne devrait-il pas par exemple interdire l’achat de nouveaux GSM puisque des miséreux dans des pays de misère se crèvent à gratter le sol pour en extraire les métaux précieux nécessaires à nos beaux appareils ? Aïe, le totalitarisme nous guette. Est-il acceptable, même pour la bonne cause ?

J’irai donc enseigner jeudi parce que le décret Mission nous demande de former des citoyens. Pas des clients allocataires éternels. Parce que sensibiliser et conscientiser sont les seuls vrais espoirs de partage. Parce que je ne crois pas aux promesses d’une gauche qui n’a pas rempli son contrat. Il va falloir se mouiller sérieusement pour redresser ce qui peut l’être après 25 ans de gabegie. S’il n’y a pas cours faute de combattants, ma présence témoignera d’une certaine idée de la citoyenneté responsable. Même quand la responsabilité coûte cher et fait mal.