Une opinion de Zoé Jaumaux, volontaire dans une maison de repos bruxelloise.

Jeune sage-femme (bruxelloise), j’ai décidé de m’inscrire sur la liste des volontaires lancée au début de la crise, son but étant de créer une réserve médicale pour aider les services en difficulté. Quelques semaines plus tard, un home bruxellois m’a téléphoné me demandant mon aide.

Une fois arrivée, j’ai vite compris que le personnel souffrait d’un grand manque de matériel de protection contre le covid-19. Le home ne disposait pratiquement d'aucun masque FFP2 (seul masque permettant une protection efficace). Nous recevions uniquement un masque chirurgical pour notre service de 8 heures. En guise de blouses de protection, nous ne disposons que des "blouses pyjama" en coton des résidents (une sorte de cape laissant les bras découverts).

Chaque résident est résigné à ne plus quitter sa chambre, son seul compagnon est la télévision qui diffuse les infos en boucle : "ces dernières 24h nous comptons plus de 192 nouveaux décès suite au coronavirus, dont plus de la moitié dans les maisons de repos".

Si nous, personnel soignant, ne pouvons pas nous protéger correctement, comment pouvons-nous être autre chose qu’un vecteur de ce virus ? Les conséquences sont simples : d’une part le nombre de résidents malades explose au sein de la maison de repos, d’autre part l’équipe de soignants s’effondre.

On compte plus de 70% du personnel en congé maladie, pour cause de coronavirus, mais également par peur de mourir eux aussi, comme leur collègue décédée quelques jours plus tôt à l’âge de 50 ans.

Par manque de temps, les soignants passent uniquement pour la distribution des repas et les soins. Les résidents se retrouvent le reste de la journée face à la solitude, le vide et la mort qui rôde.

Les rares fois où j’ai pu prendre du temps au chevet d’une vieille personne, je me suis retrouvée face à des discours alarmants de grand désespoir ou, pire encore, à des silences. Nombreux sont les résidents qui demandent "quand est-ce que je vais mourir ?", "est-ce que je vais mourir ?", "je n’aurais jamais dû naître" ou "est-ce que je mérite de vivre ça ?".

Certains résidents deviennent absents, ils s’enferment dans une autre réalité afin de supporter celle dans laquelle ils se trouvent.

Comment se raccrocher à quelque chose de vivant quand on est enfermé seul dans sa chambre, pour certains avec des voisins hospitalisés ou décédés, pour d’autres avec des symptômes du Covid-19 en attendant la suite des évènements ? Un résident nécessitant de l’oxygène n’a pas pu en recevoir, d’autres personnes en avaient plus besoin que lui.

J’étais pourtant motivée à l’idée d’aller aider cette institution, j’étais fière d’y aller et contente d’y apprendre. Après 2 journées de volontariat, l’idée d’y retourner m’angoisse.

Mais je ne peux pas taire ce que j’ai vu. Je veux dénoncer cette inhumanité.

Lorsque je raconte à mes proches ce dont j’ai été témoin, je suis surprise du choc que ça engendre. Personne n’imagine que quelque chose de si inhumain puisse réellement se passer chez nous aujourd’hui.

Je me retrouve entre la culpabilité de ne pas avoir le courage de remettre les pieds là-bas, et le traumatisme de ce que j’ai vu et vécu au sein de cette institution.

Les maisons de retraite, tant les résidents que le personnel soignant, ont été abandonnées.

Les conséquences des politiques de santé sont simples : les personnes âgées en maison de repos meurent seules et les soignants continuent de se battre en accumulant les traumatismes au fur et à mesure des jours qui passent.

Laisser des êtres humains mourir avec si peu d’humanité et faire tomber toute une équipe de soignants pour cause de mauvaise gestion du matériel est tout simplement révoltant.

J’accuse les politiques belges d’avoir rendu possible, par leur mauvaise gestion de la santé ces dernières années, la situation de crise telle qu’elle est aujourd’hui. Je leur reproche aussi de ne pas reconnaître leur faute. Quelle honte.