Opinions

Chroniqueur

J’avais 11 ans en 1968, et ma tante Gaby travaillait pour le ministère de la Culture. Comme elle n’avait pas beaucoup de sous et qu’elle était généreuse à souhait, il lui arrivait de détourner des disques qui arrivaient sur son bureau et de les offrir à celui qu’elle appelait "mon lapin". Car j’étais son lapin, figurez-vous, moi, son neveu, moi, votre chroniqueur!

D’abord, s’il vous plaît, ne dénoncez pas ma tante Gaby. Il y a prescription, à ce que je sache. Et puis, je vous en prie, évitez de m’appeler Jeannot. Car je ne suis pas un lapin.

Encore que Tous ceux qui me connaissent savent que je ne tiens pas en place. Ils savent aussi que j’ai de longues oreilles et que, comme les lapins peut-être, seuls des sons inconnus, des bruissements inouïs, parviennent à requérir mon attention pour quelques instants immobiles, quelques moments de crainte ou de bonheur, quelques voies de contemplation.

Car j’aime la musique.

Je pense bien que cet amour profond, je le dois à ma tante, à Ekaterina Novitskaya et à Joseph Haydn.

En 1968, la jeune fille de 16 ans qui remporta le Concours Reine Elisabeth s’appelait Ekaterina. Il paraît qu’elle vit toujours en Belgique et qu’elle ne donne presque plus de concerts. Ma tante m’offrit donc un lourd coffret de trois disques en vinyle, dont le premier, entièrement consacré à la première lauréate, m’émeut encore aujourd’hui.

Je viens de réécouter (sous les griffures qui en accentuent le charme, quarante années plus tard!) sa belle et nette interprétation de la "sonate en ut mineur" de Joseph Haydn.

Cette œuvre est un miracle (et cette ancienne interprétation demeure, elle aussi, jeune et miraculeuse). Haydn n’est pas un visionnaire. C’est un travailleur régulier et endurant, qui se lève tôt, qui donne des leçons, qui fait des brouillons le matin, une sieste après le déjeuner, des mises au net l’après-midi. Il dirige les concerts le soir. Il se couche à 23heures.

On ne trouve pas chez lui la moindre trace d’une grande passion (même s’il trompa parcimonieusement la maritorne qui lui servait d’épouse). Il parlait le patois. Il portait la livrée des princes Eszterházy. Un peu libéré de leur tutelle, il se rendit à Londres sur le tard, où la gloire l’attendait. Et il mourut paisiblement.

Haydn, qui fut l’ami de Mozart et le conseiller de Beethoven, embarrasse les auteurs de monographies. Il n’était même pas très instruit. Et le voilà pourtant, courbé sous les tâches nombreuses de Maitre de Chapelle, courbé ensuite sous le poids des honneurs - le voilà, Joseph Haydn (1732-1809), à aligner comme des perles régulières des chefs-d’œuvre et des chefs-d’œuvre, sans s’arracher le cœur, mais en produisant de la joie.

Ecoutez-le. Vous trouverez toujours chez lui de l’allégresse. Mais, moins enclin à jeter de la poudre aux yeux que Mozart (que j’aime énormément), moins laborieux que Beethoven (qui demeure à mes yeux le plus grand), vous l’entendrez toujours, comme dans le premier mouvement de la merveilleuse sonate qui me le fit découvrir en 68, décliner quelques mesures tristes, quelques mesures mélancoliques et tendres, qui paient le prix de ce bonheur et qui annoncent toute la musique qui le suivra.

"Il commence par l’idée la plus insignifiante, mais peu à peu cette idée prend une physionomie, se renforce, croît, s’étend, et le nain devient géant à nos yeux étonnés", disait de lui Stendhal. Et qui pourrait mieux dire?

Dans ses deux grands oratorios ("La Création", "Les Saisons"), dans ses opéras nombreux, dans ses sonates, ses quatuors, ses symphonies, ses trios il y aura toujours quelque chose d’évident, quelque chose qui refuse l’ennui, et aussi, et surtout, quelque chose qui écarte ce génie régulier des simplifications, des classifications, des pédanteries de la critique.

En 2009, on célébrera peu ou prou le deux centième anniversaire de son décès.

Peut-être ressortira-t-on les images d’Epinal d’un "papa Haydn" un peu professoral, débonnaire et ennuyeux? Je l’ignore. Mais je sais que l’enfant que j’étais: le lapin de tante Gaby qui le découvrait, béat, sous les doigts de la jeune Novitskaya en 1968, ne posera pas de lapin à Joseph Haydn, et que je l’écouterai toujours, comme on écoute tout génie: pour retrouver les forces de l’enfance.