Une réflexion du Docteur Marie-Astrid de Villenfagne

Je suis fatiguée.

Sûrement parce que je sors de garde. 16 interventions SMUR (NdlR : pour Service Mobile d'Urgence et de Réanimation) sur 24h, c’est beaucoup. Mais cela devient la norme… 4 sorties après minuit, cela laisse peu de temps à la position couchée… je suis fatiguée.

Qu’est-ce qui a changé depuis mars ?

On le savait que cette deuxième vague allait arriver.

Qu’ont-ils fait, là-haut, pour améliorer nos conditions de travail ? On a peut-être un peu plus de matériel, d’accord. Mais pas plus de soignants. Et les soignants sont fatigués. Les infirmiers faisaient grève avant le Covid. Avant… Ils se sont tous unis comme un seul homme contre l’ennemi. "On" leur a promis beaucoup de choses. "Paroles Paroles...".

Et ils n’ont pas encore récupéré. Nous n’avons pas encore récupéré.

Actuellement, il n’y a plus de place dans les hôpitaux. Il y a deux semaines, j’ai dû organiser un transfert jusqu’à Courtrai. Courtrai, c’est à 1h30 en ambulance de Bruxelles. Mon patient n’était pas stable, avait besoin de beaucoup d’oxygène. Impossible de le transférer avec un Optiflow (de l’oxygène à haut débit, par des lunettes nasales), j’ai dû l’intuber. L’endormir, le faire respirer par une machine. Et lui mettre un cathéter artériel pour surveiller sa tension, une voie centrale pour lui administrer toute une série de médicaments par la veine.

Et pourtant, on sait qu’il faut tenter de les intuber le plus tard possible… Tenir à l’optiflow le plus longtemps possible…

C’est une assistante en néphrologie qui a assuré le transfert. Vous n’imaginiez tout de même pas avoir la chance de tomber sur un urgentiste ? Les urgentistes sont tous trop occupés dans les salles d’urgences. Je lui ai expliqué les rudiments du respirateur et des complications possibles. 1h30 avec un patient fragile dans une ambulance, c’est énorme.

Le même jour, le patient suivant a été transféré à Tielt. Je ne savais pas où se trouvait Tielt. C’est sur la route de la mer… Elle est loin, la mer…

Combien de temps je mets, comme médecin, pour essayer de trouver une place de soins intensifs pour un patient qui se dégrade?

C’est ça, une bonne prise en charge médicale ?

Actuellement, on choisit les patients qui recevront un ticket pour les soins intensifs. Bientôt, à nouveau, je choisirai les patients que je prendrai avec moi en SMUR. Les personnes âgées resteront dans les homes. J’ai vu le désespoir dans les yeux des infirmières de maison de repos en mars. C’est ça, une bonne prise en charge ?

Les gens sont inquiets. Les patients ne voient que nos yeux. Et nous reconnaissent à la voix. Nous essayons d’entrer le moins possible dans leur chambre. Pour gagner du temps ? Du matériel ? De l’énergie ? Vous vous battez seul contre la maladie, vous mourez seul.

Il y a 20 ans, je n’ai pas signé pour cette prise en charge-là. J’ai signé pour soigner et sauver des vies.

Ce soir, je quitte l’hôpital, il n’y a plus de place aux soins intensifs, à peine de quoi tenir la nuit pour les admissions en salle d’hospitalisation.

Et aujourd’hui, je suis lasse. Et c’est encore à nous d'organiser le pré-tri, cette tente à l’entrée des urgences qui tentera de ne pas surcharger les urgences à partir de la semaine prochaine.

Pendant ce temps-là, les ministres se chamaillent pour savoir qui sera Premier ministre, qui accepte de monter ensemble au gouvernement. En temps de crise, ils ne sont même pas toujours foutus de s’entendre ? Mais qu’est-ce qu’il leur faut ?

Ils empêchent les indépendants de travailler, c’est encore nous qui irons les chercher quand ils se seront coupé les veines.

C’est pas ce métier que j’ai choisi il y a 20 ans.

J’ai été chercher en SMUR Rabia, que son mari a tenté d’étrangler avant de se pendre. Roberto, ferronnier, en faisant sa comptabilité, s’est rendu compte qu’il n’y arriverait pas. Il s’est profondément entaillé les veines et sectionné les tendons. A cause du Covid. Ce genre d’histoire, on en a tous.

En mars, je souriais en disant que nous n’étions pas des héros, mais je me sentais la force et l’invincibilité d’un héros.

Aujourd’hui, je ne sais plus trop où est ma place. Alors non, ne me considérez pas comme un héros. Dans les films d’action, malgré la fin du monde proche, le héros reste confiant. Moi, je sors de garde, et je suis fatiguée.

Je ne baisserai pas les bras. Je continuerai. Avec la force de tous ceux qui me portent. Un pas derrière l’autre peut-être, à reculons parfois, mais aussi un pas devant l’autre. Parce que la mort fait partie de la vie. La maladie fait partie de la vie. La guérison aussi.