Trois nuits fatigantes, stressantes et éprouvantes d’une infirmière pédiatrique. Elle dit son quotidien, elle évoque son épuisement, elle demande d’être entendue. Un téloignage d'Amandine(1), infirmière pédiatrique, "épui-passionnée" par son métier.

Amandine, infirmière pédiatrique, voilà ce qui est noté sur mon joli badge rose, décoré d’un petit escargot - lui, il prend son temps et il fait sourire les enfants. Je l’accroche fièrement chaque jour quand je me change "en infirmière" dans les vestiaires de l’hôpital qui m’emploie.

J’ai 33 ans, cela fait un peu plus de dix ans que j’exerce ce métier, je soigne les petits patients des services de pédiatrie et néonatologie.

Mon métier, il a du sens et je l’aime, passionnément.

Aujourd’hui j’ai besoin de vous dire, de vous crier, de vous faire entendre que je suis fatiguée, épuisée même. J’aimerais vous raconter mes trois nuits de boulot d’il y a quelques jours, trois nuits fatigantes, stressantes, éprouvantes.

Vendredi soir, 20 h 30

J’arrive avec ma collègue dans le service de pédiatrie. On sent vite l’ambiance pesante, nos collègues de l’après-midi nous disent : "On a eu une journée compliquée…" Au rapport, elles nous expliquent rapidement l’après-midi chaotique, un père alcoolisé qui veut venir reprendre ses filles placées par le juge, tout ça au milieu d’un service de pédiatrie générale. Ça s’est mal passé, il y a eu des coups, des cris, la police est arrivée, le père a été embarqué et mes collègues sont encore toutes chamboulées. Mais voilà, il y a tous les autres patients à raconter, alors on n’y passe pas des heures et le rapport continue.

La nuit commence. En hiver, le service de pédiatrie est doublé (deux infirmières pour assurer le suivi des patients). La charge de travail y est lourde, l’état des patients qui y sont hospitalisés peut rapidement devenir instable et se dégrader. Il faut la présence de deux infirmières pédiatriques pour pouvoir assurer des soins de qualité et la sécurité des patients. C’est une nécessité absolue.

Cette nuit-là, dans l’éventail des patients présents dans le service, il y a un bébé de quelques semaines sous aide respiratoire pour une bronchiolite. C’est assez fréquent en cette saison, j’ai l’habitude de m’en occuper, il me demande une surveillance rapprochée, une présence quasi continue pour lui et ses parents anxieux.

À côté de la pédiatrie, il y a la néonatologie, une de mes collègues y fait la nuit. Cette nuit-là, neuf bébés y sont hospitalisés. À 23 heures ma collègue de néonat m’appelle et me dit "viens vite", elle est en train de faire un malaise. Elle est transportée aux urgences. Je dois laisser ma collègue de pédiatrie seule et reprendre le service de néonatologie au pied levé. Je n’ai aucune info sur les neuf patients présents, c’est la débrouille… J’y vais et je ne m’arrête pas de toute la nuit, j’espère juste ne rien oublier d’important, je n’ai pas le temps de me poser 1 000 questions. Il est 7 heures du matin, ma collègue arrive pour prendre le relais. Je suis soulagée, épuisée, je rentre me coucher illico.

Samedi soir, 20 h 30, deuxième nuit qui commence

Je suis de retour en pédiatrie avec ma collègue, une autre collègue s’occupe de la néonat cette nuit. Le petit patient de la nuit passée est toujours sous CPAP (NdlR : sous ventilation artificielle), un autre bébé est décrit par mes collègues de l’après-midi comme "à suivre…". Je sais ce que cela veut dire et je commence mon premier tour en allant le voir, lui. Effectivement, ce petit bébé de quelques semaines avec une bronchiolite est très fatigué, il met toute son énergie à essayer de respirer. Je ne le sens pas, feeling d’infirmière…

La nuit passe, vers 3 heures du matin mon petit patient s’épuise, après avoir demandé plusieurs fois à l’assistante de pédiatrie, je lui mets finalement un système d’aide respiratoire.

5 heures du matin, ma collègue de néonatologie m’appelle : "Il va y avoir une entrée !" "Quoi ? Mais il y a déjà neuf bébés en néonat !"

Une patiente hospitalisée depuis la veille à la maternité pour menace d’accouchement prématuré s’est mise en travail, son terme est de 32 semaines (8 semaines avant le terme prévu). On ne pourra pas garder le nouveau-né dans notre néonat déjà full mais on n’a pas le temps de transférer la maman qui est en train d’accoucher.

Je dois aller aider ma collègue à accueillir ce dixième bébé, en attendant qu’un transfert vers une autre néonat soit organisé. Je laisse une nouvelle fois ma collègue de pédiatrie seule, avec deux bébés instables et tous les autres patients hospitalisés. Je ne suis pas tranquille, j’aimerais pouvoir me couper en deux…

Quand je reviens en pédiatrie, une bonne heure plus tard, mon petit patient ne va pas bien du tout, il est passé en CPAP, il fait des pauses respiratoires et des bradycardies, il est tellement fatigué qu’il devient instable, le pédiatre décide de le transférer aux soins intensifs pédiatriques.

Il est 7 heures du matin, nos collègues viennent prendre le relais, je suis épuisée, stressée, anxieuse pour ce bébé qui attend son transfert aux soins. Je rentre, je m’écroule.

Dimanche soir, troisième nuit

Ce soir, malheureusement, nous ne sommes que deux infirmières pédiatriques pour assurer le suivi de la pédiatrie et de la néonatologie. Ma collègue est donc seule pour la pédiatrie, je pars du côté de la néonat, prendre soin des neuf bébés hospitalisés. Je suis très occupée mais plus rassurée : j’ai eu un rapport et je sais exactement ce que je dois faire.

Ma collègue de pédiatrie a beaucoup de travail, elle fait plusieurs entrées, dont des patients qui exigent beaucoup de soins car leur état général est altéré. Je l’appelle plusieurs fois sur la nuit, elle court partout. Le médecin des urgences demande à notre chef de nuit comment c’est possible que ma collègue soit seule une nuit d’hiver en pédiatrie.

Difficile, voire impossible, de remplacer nos collègues malades, la nuit et le week-end qui plus est. Le chef de nuit propose une aide, ponctuelle. Une aide qui ne connaît pas la pédiatrie, c’est toujours mieux que rien, c’est sûr, mais ça ne remplace pas une infirmière qui connaît son service.

7 heures du matin, mes trois nuits sont enfin finies.

Je vais voir ma chef, je lui dis que je suis épuisée, elle me comprend. Je lui dis aussi qu’on a eu de la chance que tout se soit passé finalement pas trop mal (tous les patients sont vivants !)

En y réfléchissant, compter sur la chance, quand on a la vie de personnes entre les mains, il y a quelque chose qui me gêne, une incohérence, une absurdité…

Voilà ce que je voulais raconter, prendre le temps d’écrire ce qui est mon quotidien pour le moment.

Je ne jette la pierre à personne, mes supérieurs font ce qu’ils peuvent pour nous aider. Aujourd’hui j’ai juste besoin de dire et d’être entendue.

Alors puissiez-vous entendre ce cri… du cœur.

(1) Connue de la rédaction, cette infirmière a demandé de ne pas apparaître nommément pour des raisons professionnelles évidentes. Amandine est un prénom d’emprunt. Depuis l’écriture de ce texte, elle est actuellement en burn-out professionnel.