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Opinions

"Je vais le dire"

François De Smet, chroniqueur

Publié le - Mis à jour le

Le nombre de dénonciations enregistré auprès du SPF Finances a spectaculairement augmenté. Seule la transparence permettra de lutter contre la délation et contre la fraude. Une opinion de François Smet, chroniqueur.

"Je vais le dire à la maîtresse..." N’aurions-nous donc guère quitté l’école, univers impitoyable où la loi de la jungle des récrés autorisait à user de toutes les menaces et délations ? Les chiffres des dossiers ouverts suite à une dénonciation auprès du SPF Finances, en spectaculaire augmentation (2610 dossiers en 2013), permettent de poser la question.

Le concept de délation est lourdement chargé. Intuitivement, il renvoie aux heures noires de l’Occupation, lorsque dénoncer aux autorités son voisin juif, résistant ou activiste menait à des conséquences funestes. Il en reste quelque chose. Dénoncer, dans la conscience collective, reste l’arme du lâche qui n’affronte pas le danger en face, ou du faible qui va chercher le gendarme contre plus fort que lui. Pourtant, il serait malhonnête d’isoler la délation en tant qu’action du contenu qu’elle montre du doigt. Dénoncer un individu qui bât ses enfants n’a rien de mesquin - c’est ne pas le faire qui serait condamnable. Même si toutes les délations ne se valent pas, néanmoins, il paraît difficile de ne pas voir la quintessence de la petitesse humaine à l’œuvre dans les dénonciations de fraude fiscale : il suffit de constater qu’elles sont l’œuvre d’anciens conjoints, comptables ou associés. Qui ont dû être bénéficiaires un temps du moins, du comportement frauduleux rapporté à qui de droit. Et qui n’agissent pas, osera-t-on postuler, par esprit de civisme ou d’intérêt général, mais parce que leur petit intérêt particulier a été lésé dans une quelconque foire aux privilèges. Parce que dans ce grand système D qu’est la Belgique, dont la réputation n’est plus à faire en matière de fraude fiscale et sociale, règne encore en maître cette fantastique mentalité où on crève d’envie de dénoncer la véranda de son voisin parce qu’il a l’air plus heureux que vous.

"Si on n’a rien à cacher, quel est le problème ?" pourrait être tentées de répondre en chœur les voix du civisme et du bon sens. Le problème c’est, justement, l’absence de toute vision d’intérêt général dans l’arme qu’est la délation. L’impôt et les cotisations sociales ne sont pas supposés servir à régler des comptes, mais à constituer le ferment d’une solidarité structurelle. Utiliser la délation, a fortiori anonyme, c’est alimenter la défiance générale et miner le système. La dénonciation est provoquée, a-t-on pu entendre, par un sentiment d’iniquité entre citoyens. C’est exact. Le problème, c’est que la fraude elle-même puise sa justification dans ce sentiment. Le fraudeur se construit toujours un mécanisme de légitimation sous forme d’agression de la part du système : "L’Etat est injuste, gaspille ses moyens et produit des privilèges; pourquoi contribuer à cela ?"

Il se pourrait bien que l’arme contre la fraude et contre la dénonciation soit finalement la même : la transparence. Attention, pas n’importe quelle transparence. Pas celle des individus ne se cachant rien; pas celle d’un monde en verre où chacun deviendrait le policier de l’autre. Cette transparence-là est mortifère, car toute société a besoin d’un minimum d’opacité et d’hypocrisie. Non, une transparence toute simple : celle, pédagogique, des recettes et des dépenses de l’Etat. Pour réconcilier le citoyen avec l’impôt, il suffit qu’il soit convaincu de son utilité et de son équité. Pour que le citoyen ne soit plus envieux de son voisin, il suffit qu’il ait la conviction que le système est juste, et que la voiture de sport d’autrui ne puisse être vue comme le fruit de raccourcis dont il aurait été privé. La délation, comme la fraude, proviennent d’une forme de paresse de l’esprit : celle qui encourage à ne voir que ce à quoi on a droit sans y lier la légitimité de ce à quoi on cotise. Ce lien est la vertu de démocraties qui, comme la nôtre, doit sa solidité à la consistance d’une solidarité mutualisée - une solidarité hélas devenue invisible à force d’automatismes.

François De Smet, chroniqueur

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