Une chronique de Charles Delhez s.j.

Tout credo est accompagné de doutes et l’homme à qui je voudrais accorder ma foi est tout aussi introuvable que Dieu.

Je crois en l’Homme" est une réponse souvent entendue aujourd’hui à la question "Croyez-vous en Dieu ?" notamment lors des interviews par Francis Van de Woestyne. On peine en effet à croire en Dieu, le mot étant trop grevé par des horreurs qui l’ont pris pour prétexte.

Je fais mien ce credo humaniste, mais pas aisément. Tout credo est accompagné de doutes et l’homme à qui je voudrais accorder ma foi est tout aussi introuvable que Dieu. "Je cherche un homme", comme le lançait Diogène à l’adresse de ses concitoyens, approchant du visage des passants sa lanterne allumée en plein jour. Certains jours, le spectacle est désolant. "La terrible, l’horrible quantité de méfaits que les humains sont capables de commettre" nous sidère (Hans Jonas (1)). Que de paroles trahies, de personnes écrasées, de prédations sur la planète, d’ignominie ! Je suis parfois impressionné par la malice de certains, sans me ranger pour autant dans le camp des innocents. L’humanité est encore à réussir.

Il y a quelques années, lors d’un retour du chemin de Compostelle, j’avais décidé de remonter en auto-stop à partir de Roncevaux, sur l’autre versant des Pyrénées. À ceux qui m’accueillaient dans leur voiture, à leur table ou même pour la nuit, je leur confiais que je voulais ainsi vérifier si l’humanité était encore bonne ! Chaque geste de bonté dont je suis le témoin ou le bénéficiaire entretient en effet mon espérance. L’homme est inachevé, il n’est pas encore, il sera un jour. Des signes avant-coureurs m’en donnent le gage et ils sont bien plus nombreux que les horreurs décrites dans les nouvelles quotidiennes. Mais souvent dans la discrétion.

Me situant dans la tradition chrétienne, je reconnais en Jésus de Nazareth cet homme qui me permet de croire en l’humanité. Il ne s’agit pas d’un mythe, d’une légende ou d’une épopée, mais d’une page d’histoire que nous pouvons encore lire, dans les limites de la science historique bien sûr. À méditer les Évangiles qui en font le portrait, je suis touché par sa sagesse et sa bonté, ce que Diogène recherchait, précisément. C’est ce type d’homme que je tente de reproduire dans ma propre vie - sans mimétisme naïf - et dont je quête la trace en tous ceux que je côtoie.

Est-il le Fils de Dieu ? Ce titre a, au fil des siècles, porté la foi des Églises chrétiennes et résume ma propre foi. "C’est tellement humain qu’un Dieu seul peut l’avoir trouvé", disait une prière de mon adolescence. Ce titre ne me satisfait cependant qu’à moitié. Car, si le mot Dieu est devenu ambigu et inaudible par beaucoup, il ne peut qu’en être de même de l’expression "Fils de Dieu". Faut-il s’en inquiéter ? Oui, si l’on pense que les mots peuvent épuiser le mystère de l’homme ou celui de Dieu. Non, si l’on croit, comme le renard du petit prince, que le langage est source de malentendu. Il faut donc remettre sans cesse nos concepts sur le métier, sans pouvoir jamais aboutir.

Ne sommes-nous pas tous fils de Dieu, comme aiment le rappeler bien des gens ? Du coup, je vois en Jésus celui qui l’a été de manière éminente. Déjà saint Irénée, au deuxième siècle, écrivait : "En façonnant l’homme, Dieu regardait le Christ." Je crois que l’homme est le fruit d’un projet, d’un rêve divin. Jésus le réalise parfaitement et nous, nous faisons ce que nous pouvons.

Blaise Pascal nous invitait à croire que "l’homme passe infiniment l’homme". Ce que nous en voyons n’épuise pas sa véritable identité, toujours en devenir. Ce que nous pouvons mettre en tableaux statistiques ou en théorie philosophique, décrire en termes psychologiques ou sociologiques ne le circonscrit pas. L’homme est en effet une dynamique de croissance, un mystère à ses propres yeux. Mais d’où cela lui vient-il ? Du hasard ou de celui que les religions nomment Dieu, mot qu’on doit bien utiliser même si c’est pour dire qu’il n’existe pas ! Quelque chose qui échappera à notre entendement. En attendant, l’homme essaie d’exister. Sa route serait-elle sans horizon ?

(1) : Le Concept de Dieu après Auschwitz, Rivages poche 1994.