Opinions
Une chronique de Charles Delhez (*).


Il fut un temps où l’on cachait les personnes handicapées. Par son amitié pour elles, Jean Vanier leur a donné la dignité à laquelle tout être humain a droit.


Quelle fécondité que la vie de ce fils du gouverneur général du Canada devenu officier de la marine canadienne puis docteur en philosophie ! Tout a commencé par le cœur. Il a rencontré la solitude des personnes handicapées mentales en hôpital psychiatrique et a décidé de vivre une amitié avec deux d’entre elles, dans une petite maison, à l’orée de la forêt de Compiègne. Par son amitié, il leur a révélé leur valeur intrinsèque, leur beauté et leur importance. Tout est parti de là.

Dans le film si bien nommé Le Sacrement de la tendresse, réalisé par Frédérique Bedos, qui vient de sortir - heureux hasard -, Jean Vanier explique à son interlocutrice qu’aimer, ce n’est pas faire pour quelqu’un, mais être avec lui. "J’avais construit ma vie sur l’intelligence et la volonté, et j’ai découvert l’amour et sa vulnérabilité. Le plus important, c’est le cœur, capable de rejoindre les autres", a-t-il pu dire à Edmond Blattchen lors d’une des célèbres émissions Noms de dieux.

Fécondité, disais-je. Quel changement de mentalité en une cinquantaine d’années. Il fut un temps, pas si lointain encore, où l’on cachait les personnes handicapées. Elles étaient une honte pour la famille. Par son amitié pour elles, Jean leur a donné la dignité à laquelle tout être humain a droit. Par ces 154 communautés de l’Arche répandues dans 38 pays et ces 1420 communautés Foi et Lumière dans 86 pays, il a contribué à forger une alliance entre les plus démunis et la société. Et plus encore, il a regardé ces personnes non pas d’abord comme des personnes à secourir, mais comme des maîtres en humanité qui nous révèlent la nôtre. Le regard que nous portons aujourd’hui sur le handicap a profondément changé et Jean Vanier y est pour beaucoup. Mais rien n’est jamais gagné. N’y a-t-il pas, dans nos sociétés, un eugénisme rampant ?

Fécondité dans notre pays. Je voudrais citer deux autres noms, ceux de Louis Yasse et d’André Roberti. Une interfécondation mutuelle. Le docteur Yasse, fondateur du CBIMC (Centre pour infirmes moteur-cérébraux, à Bruxelles), avait sensibilisé le père Roberti au monde du handicap. Lorsque ce dernier a rencontré Jean Vanier à Lourdes lors du premier pèlerinage international Foi et Lumière, en 1971, ce fut le coup de foudre. Le Toit que le jésuite avait fondé quelques mois plus tôt entrera, en 1973, dans l’Arche, suivi bientôt d’autres communautés belges. Tous trois furent, à leur manière, des pionniers. Et à chaque fois, c’est une petite décision, un choix vécu jusqu’au bout, qui fut à l’origine. On ne sait jamais ce que produiront nos fidélités.

Fécondité par-delà les frontières. Au départ, il s’agissait, pour Jean Vanier, de vivre en cohérence avec sa foi chrétienne, d’incarner l’Évangile qui donne la préférence aux plus petits. Aujourd’hui, l’Arche, présente dans le monde entier, rassemble des femmes et des hommes de toutes religions et de toutes cultures dans le respect mutuel. Là aussi, Jean était prophète. Avant le dialogue philosophique ou théologique, il y a la tendresse. Quand elle circule, le croyant y voit Dieu présent, quel que soit le nom qu’il lui donne. Le pape François lui-même parle de la révolution de la tendresse et invite à la mystique du vivre-ensemble.

J’ai eu la chance de rencontrer Jean Vanier plus d’une fois. Je n’oublierai jamais les katimaviks (lieu de rencontre, en esquimau), ces retraites qu’il animait pour des centaines de jeunes. Et je vois encore ces farandoles où personnes valides et moins valides se donnaient la main au son de la fanfare lors des fêtes Foi et Lumière sur la place publique. Toutes les valeurs ainsi véhiculées sont si bien reprises dans son livre Accueillir notre humanité (Presses de la renaissance). Finalement, n’y a-t-il pas une seule chose importante : être chaque jour un peu plus humain ? Jean Vanier nous y a aidés en nous offrant de vivre, chacun à sa manière, une alliance avec les plus faibles et les plus démunis. Ils ont tant à nous apprendre.

(*) : Charles Delhez est également l’auteur de l’ouvrage "Où allons-nous ?" aux éditions Salvator.