Une chronique de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Deuxième jour, 19 mars 2020

Nous détestons le destin. Cette exaspération face à ce qui est absurdement imposé est l’un des plus grands acquis de la Modernité. Et sans doute la crise actuelle contribuera-t-elle à amplifier cette mise à distance du destin, ce désir de le contrôler mieux, en même temps qu’elle nous poussera à nous interroger sur ce que nous voulons vraiment.

Le destin, naguère, était la loi commune. On s’y faisait, souvent sans l’aimer. Il fallait se comporter de manière stoïque face aux coups du sort, aux maladies et aux injustices. Précisément, ce furent les Stoïciens qui l’inventèrent, cette attitude de résignation. Si vous voulez être heureux, écrivait Épictète dans son Manuel, faites le départ entre ce qui dépend de vous et ce qui n’en dépend pas. Votre humeur, vos perceptions, vos désirs et vos jugements dépendent de vous. Soignez-les donc. Par contre, disait-il, vous ne pouvez pas maîtriser le temps qu’il fait, les virus qui vous menacent, les revers de fortune ni les accidents. Ils ne dépendent pas de vous. Résignez-vous donc : sustine et abstine, supporte sans te lancer dans de vains commentaires. Et pour bien faire entendre son programme d’acceptation universelle, Épictète va jusqu’à mettre en scène un sage sur un bateau qui s’apprête à faire naufrage dans la Méditerranée. C’est le Destin qui l’a voulu ainsi, il faut l’accepter sans jurer. Meurs donc, pauvre sage, cela ne dépend pas de toi. Et tâche d’être heureux malgré tout…

Combien de divinités, de Providence, de Fatum et de C’est écrit, n’ont pas hérité de la leçon stoïcienne. Elle fut le credo par excellence, face auquel s’est levée une Modernité qui, interrogeant le réel, a poussé sa curiosité dans tous les recoins dont on prétendait qu’ils ne dépendaient pas d’elle, pour au contraire les rapatrier dans l’orbe de son savoir et de son pouvoir. Pourquoi accepter l’absurdité d’un naufrage alors que l’on peut construire des triple coques, prévoir des routages satellites, imposer les routes sûres et étudier les incidents passé pour en prévenir la répétition ? C’est bien ce que l’on fait habituellement, sauf pour certains migrants, damnés de la mer condamnés à une résignation d’un autre âge.

Nous restons Modernes

Partout où régnait le destin, l’humanité a cherché à imposer une certaine maîtrise, à cultiver un certain contrôle. Et elle continue de plus belle. En cela, nous restons Modernes, incapables d’accepter la soumission aux forces brutes du destin, volontaristes dans le projet de la supplanter par l’intelligence sous sa forme technoscientifique. Un nouveau virus prolifère, réchappé d’un pangolin. Des centaines de laboratoires ne connaîtront pas de répit avant qu’un vaccin ne soit largement diffusé. La plus haute probabilité est évidemment qu’ils y parviennent.

Un point mérite ici l’attention. Le destin est une force aveugle, brute. Or l’on a dit, surtout dans les philosophies technophobes, que les sciences et les techniques étaient aussi de l’ordre de la force, capables même de grands saccages. L’histoire en atteste. Mais dans l’épisode qui nous occupe, ne peut-on voir ces forces technoscientifiques elles-mêmes domestiquées, maîtrisées, au nom d’un idéal de solidarité humaine ? Il est inédit et mémorable que les grandes forces du technocapitalisme, ces ultraforces comme je me suis permis de les appeler, soient ainsi mises en sourdine au nom du principe supérieur de la sauvegarde des vies. L’antienne dénoncée par tant de manifestants, selon laquelle l’économie prime sur la santé, se voit soudain démentie dans la crise. Le cynisme pointé, et parfois fantasmé, n’est heureusement pas le dernier mot. Qui l’aurait anticipé il y a quelques années ? Ce sont les principes de préservation de ce qui est le plus précieux qui dominent l’action, preuve que le progrès peut s’épargner le cynisme.

Il y a là un mouvement profond, qui concerne la tectonique des mentalités. Trop tôt encore pour dire s’il se concrétisera en un tournant. Mais retenons la séquence en deux temps complémentaires, qui va de la force destinale à la force humaine, puis de cette dernière à un humanisme réinventé, qui réapprend à considérer la puissance comme un moyen, et non comme une fin.