Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Premier jour, 18 mars 2020 

Il fait enfin beau. Les forsythias et les azalées se sont joints aux camélias, toujours avant-coureurs, pour rendre un peu de couleur à la nature. Ça et là s’allument des points jaunes, des lumières violettes. Le vert aussi, lessivé par l’hiver, redevient tendre. On voudrait sortir pour aller vérifier tout cela. C’est un très vieux tropisme qui attire les corps vers la lumière, surtout au printemps, quand elle est accueillante.

Mais voilà, sortir est devenu problématique. C’est le premier jour du confinement, c’est-à-dire du temps où il va falloir vivre avec des frontières, des finis. Un nouveau monde de limites s’installe. Il s’agit de rester calfeutré malgré l’élan qui pousse à aller dehors vérifier si la lumière est la même partout en ville, et en parler avec des amis. Bien sûr, faire un petit tour est permis, se dérouiller les jambes est même conseillé, mais fondamentalement, chacun est amené à se réinscrire dans un périmètre. L’humain retrouve sa condition d’être protégé. Il redevient l’habitant des bulles, comme l’a médité le grand philosophe allemand Peter Sloterdijk.

Dans nos bulles

Ces bulles, ces cocons, sont depuis toujours le milieu associé des corps humains. Réminiscence des uterus originaires, puis des grottes et des huttes, les constructions humaines ont toujours cherché à recréer des abris, les plus confortables possibles. C’est que l’existence en pleine nature, les nuits à la belle étoile et les itinérances dans la nouveauté permanente ne sont pas données à tout le monde. Les plus fragiles ne les supportent pas. La nature n’est pas toujours l’alliée loyale que l’on croit. Elle est, par-delà toute qualification morale, au-delà de tout jugement et de tout sentiment. Elle peut être la nature dite amène, épithète qu’inventèrent les anciens Romains pour évoquer la douceur bucolique des collines du Latium, mais elle peut aussi, cette nature, être la vacharde qui envoie les grêles, les virus, et encore les grands froids. Il est aussi ridicule de lui en vouloir que de la sanctifier. Le jugement est un monopole humain ; en dehors, c’est juste le cours des choses.

Et c’est pour se protéger que sont érigés ces murs et ces portes, délimitant une enceinte et une enveloppe. Au-dedans règne l’ordre du connu, du familier, du sain. L’on ne retire pas ses chaussures pour rien, en pénétrant dans l’intimité du chez-soi. Pour les Japonais, le geste est rituel. C’est qu’elles risquent d’emmener du dehors des éléments dont on se méfie.

Les enveloppes protectrices de nos architectures

Le paradoxe de notre époque est qu’elle a tout à la fois oublié cette réalité immunologique de nos habitats, qui sont nos bulles ; et qu’en même, elle en a technologiquement parachevé la fonction. Elle a oublié, d’abord, comme on oublie ce qui est évident. Rare sont ceux qui analysent leur habitat en y voyant une série de frontières qui marquent un différentiel entre le dedans et le dehors du point de vue climatique, bactériologique, sociologique, psychologique, idéologique et économique. Car pareille pensée n’est pas sans un arrière-fond paranoïaque, que discréditent les grands élans vers le dehors, le nomadisme des réseaux et du village global. Les reclus, on les assimile à tort à ceux d’avant, qui ne connaissaient pas le monde ouvert.

Mais technologiquement, qu’avons-nous créé d’autre que des espaces de confinement ? Un avion, c’est une bulle d’humanité lancée dans la stratosphère, qui limite au maximum les échanges avec le dehors. Les voitures aussi sont des bulles, et les bureaux dont les vitres ne s’ouvrent plus, et les architectures souterraines qui régulent et filtrent les transferts d’air de chaleur. Grâce au verre plat, l’invention par excellence des êtres confinés, l’humain s’est protégé, tout en gardant un œil vers l’extérieur. Et quand il a fallu faire venir le lointain, ce verre plat est devenu un écran, empli de réel distant comme de fabulations. Travailler dans les démocraties technologiques avancées, n’est-ce pas de plus en plus souvent être assis du côté de la fenêtre où règne l’air conditionné, devant un écran ? Quel meilleur exemple de bulle ?

Nous n’y avions plus pensé, mais voilà que des décrets prudents nous rappellent cette confiance que nous devons avoir dans les enveloppes protectrices de nos architectures. C’est là souligner un des traits de la condition postmoderne. Mais c’est aussi faire voir en creux tous les manques sur lesquels elle s’est construit. Où sont les autres, dans ces bulles ? Comment exister sans protection ? Et puis que faire de notre grand désir de sortir, sinon de contempler à travers la vitre ce nouvel art des distances, en attendant qu’il ne soit plus nécessaire ?