Une carte blanche de Mikael Petitjean, professeur à l'IESEG et à la Louvain School of Management, Chief Economist chez Waterloo Asset Management.

La saturation des hôpitaux aura grandement déterminé le degré de sévérité des mesures prises par nos gouvernements démocratiques et tout le monde peut le comprendre : minimiser le nombre de "contacts" est un objectif sensé dans une "guerre virale". Cet objectif n’en est pas moins réducteur et lié à une vision essentialiste de nos existences car nous sommes, pour notre plus grand bonheur, des "êtres de contact". Cette sociabilité définit notre humanité. Aristote parlait déjà d’animal politique : l’homme devient homme parmi les autres. Privés de notre dimension "politique", nous sommes rabaissés au stade de l’animal dont l’instinct de survie dicte les décisions. Minimiser le nombre de contacts, c’est nier la nature même de notre humanité. C’est adopter une vision réductrice et quantitativiste de nos existences. Or, la qualité de nos existences vaut tout autant, si pas plus, que la quantité d’années que nous accumulons à notre compteur de vie. Il n’y a pas que le nombre de morts qui comptent : notre équilibre psychologique détermine notre santé mentale sans laquelle nous perdons le "goût de vivre".

Le défiance, ce poison

Le choix est cornélien : une augmentation de la mortalité affecte notre santé mentale et la dégradation de notre santé mentale raccourcit notre espérance de vie. Force est de reconnaître néanmoins qu’une petite fille bienveillante de 13 ans parviendra à admettre que son grand-père âgé de 86 ans décède de la Covid, mais son grand-père, tout aussi bienveillant, ne comprendra pas que sa petite fille tombe en dépression par crainte de le perdre. La santé mentale, celle des jeunes en particulier, est un enjeu majeur et cela pose de graves questions de justice sociale d’autant plus que l’espérance de vie des gens qui décèdent de ce virus est plus élevée que l’espérance de vie à la naissance. Quant aux mesures prises à l’égard de la minorité des commerçants et des indépendants dont la santé mentale et économique est mise en péril, elles s’expliquent avant tout par l’obsession qui est la nôtre de contrôler le comportement irresponsable d’une autre minorité de personnes qui ne sont, de toute façon, plus à l’écoute depuis des mois. Et on peut les comprendre : quelle cacophonie au sein même de la communauté scientifique.

Cette crise sanitaire a fragmenté encore davantage la société, entre les "rassuristes", "angoissistes", "corona-sceptiques" ou "corona-fondamentalistes". Ces qualificatifs traduisent une défiance qui est un poison contre lequel aucun vaccin n’existe ; c’est très grave car la confiance est le socle de notre vivre-ensemble et du progrès socio-économique en règle générale.

Ces préoccupations auraient moins d’importance si les mesures sanitaires de restriction de nos libertés n’étaient pas un terrible aveu de faiblesse : la plupart des pays ont "couru après le virus". L’analyse du lien entre l’évolution du degré de sévérité des mesures sanitaires prises par les gouvernements et l’évolution du nombre de décès l’indique (1). Les trois pays dont la médiane du degré de sévérité des mesures sanitaires a été la plus élevée depuis février 2020, sont les États-Unis, le Royaume-Uni, et l’Espagne ; ces pays affichent tous un taux de mortalité plus élevé que les pays dont la médiane du degré de sévérité des mesures sanitaires a été la moins élevée, soit la Suisse, le Danemark et la France.

L'enjeu crucial des "gestes barrières"

Le contrôle de cette épidémie a été rendue d’autant plus difficile que la lourdeur et la complexité des administrations publiques a freiné à la fois la distribution rapide des masques et la mise en place d’un tracing efficace. Au fil des semaines, il est devenu également compliqué de comprendre la logique des mesures sanitaires mises en place, surtout lorsque leur évolution était subite ou que leur contrôle était tout simplement impossible. Dans de telles circonstances, viser à plus de sévérité en empilant les mesures de restriction ou en les faisant varier peut même aboutir à une fatigue à l’égard des "gestes barrières" dont l’application rigoureuse par la population est pourtant indubitablement cruciale. Mieux vaut faire respecter l’application de quelques "gestes barrières" que d’ajouter des mesures "plus sévères" qui ne peuvent pas être contrôlées.

Les trois pays qui ont le moins fait varier le degré de sévérité de leurs mesures, sont la Suisse, le Danemark et l’Allemagne. Ces deux derniers pays ont enregistré les taux de mortalité les plus faibles ; celui de la Suisse est deux fois moins élevé qu’en Belgique et est équivalent à celui de la Suède. Lorsque la discipline et l’auto-régulation morale au sein de la population jouent son rôle "protecteur", il apparaît inutile d’agiter continuellement le spectre de la sévérité car les "gestes barrières" sont plus rigoureusement appliqués.

La sévérité peut néanmoins se révéler d’une efficacité redoutable lorsqu’elle est poussée à l'extrême. Si le seul objectif avait été de minimiser le nombre de morts, la mesure la plus sévère aurait consisté à nous confiner depuis mars, comme des animaux en cage, et à demander à l'armée de nous ravitailler, comme sous les dictatures militaires. Nous aurions été les meilleurs du monde sur le plan des "vies sauvées" et sans doute le dernier sur le plan des faillites, suicides, et dépressions.

Une sévérité accrue n’est pas bonne en soi, c’est une évidence. Il nous aurait fallu autre chose pour répondre à la saturation des hôpitaux. C’est le personnel médical de réserve qui a cruellement manqué, car la vie de toute une population ne peut pas dépendre du fonctionnement des urgences hospitalières pendant si longtemps. Il est néanmoins farfelu de penser que l’État a les moyens d’engager un personnel médical suffisant de manière pérenne pour gérer des crises sanitaires de cet ampleur. Lorsque des conflits armés éclataient, l’armée disposait de militaires de réserve formés aux techniques de combat. C’est à elle de repenser sa formation sur le plan médical pour nous offrir des militaires formés aux "guerres virales".

(1) Les données brutes sont disponibles ici. La comparaison porte sur 11 pays qui "se ressemblent", soit l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les Etats-Unis, la France, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse.