Le quotient intellectuel ne sert qu’à mesurer l’aptitude à briller aux tests de Q.I. Vous avez un 135 ? Bravo. Maintenant, un 86 vous expliquera pourquoi votre femme pleure… Une opinion partagée par Xavier Zeegers, chroniqueur.


Dans une récente chronique ("LLB" du 14 septembre) Jean-Pierre Aerts, directeur de programme chez Solvay, écrit que "le quotient intellectuel (Q.I.) est un indicateur important pour accéder à diverses professions, mais insuffisant pour réussir à long terme dans la plupart des carrières". Voilà un avis qui vient à son heure, car ce baromètre est désormais contesté. Il trouve son origine dans le scientisme, quand les savants pensaient qu’on pouvait localiser et étudier les capacités intellectuelles du cerveau. On sait depuis qu’il est fabuleusement complexe, avec ses milliards de connexions. C’est le psychologue Alfred Binet qui posa voici un gros siècle la bonne question : "Comment élever le niveau des enfants scolarisés ?" Il établit un rapport entre les compétences supposées à un âge par rapport au niveau scolaire atteint par la majorité : si un enfant de 9 ans a le niveau voulu et fixé pour son âge, son Q.I. sera de 100 %. S’il a le niveau d’un écolier de 7 ans, son Q.I. tombera alors à 77 %. Et voilà, Mr Ferry.

Mais cette conception pédagogique fut très vite pervertie par un eugénisme du pire aloi. En 1912, le test fut infligé aux émigrants d’Ellis Island à New York. Les inspecteurs, ethnocentriques et se pinçant le nez, virent accoster chaque jour 3 500 misérables avec consigne de séparer le bon grain de l’intelligence anglo-saxonne de l’ivraie slave, orientale, plus à l’Est. Stressés, épuisés, avec leurs référents culturels exogènes, on devine leur désarroi d’alors. Beaucoup furent refoulés. Or, deux ans plus tard, à peine, ce même test soumis aux rescapés donna des résultats très positifs : l’écart se comblait très vite ! Avec la langue assimilée et une motivation en béton, le train était sur les rails : le prétendu déterminisme génétique avait déjà du plomb dans l’aile.

Des associations accueillent une catégorie de gens à très haut potentiel (2 %) sorte de gentry pétant plus haut que son cerveau. Mais ces grands futés ne peuvent nous garantir que l’intelligence extrême nous garantit contre la stupidité, ni qu’elle nous rende heureux ou simplement serein. Sans avoir d’animosité envers Marion Bartoli, on est étonné d’apprendre que malgré un Q.I. de 170 (une hauteur einsteinienne !), sa victoire à Wimbledon l’a plongée dans une sorte d’abîme psychologique au point de mettre fin ex abrupto à sa carrière sans avoir jamais pu dénicher des sponsors de gros calibre. Fuir la notoriété, la surabondance d’argent, peut-être une preuve de sagesse, mais on a bien vu qu’elle n’était pas à l’aise dans ses… tennis ! Et si le mot d’Audiard à propos des cons "qui osent tout, et c’est même à cela qu’on les reconnaît" est populaire, il est faux : l’histoire de l’humanité est truffée d’une foultitude de cerveaux prétendument "à très haut potentiel" qui déclenchèrent de somptueuses - ou criminelles - imbécillités. Le sommet de l’embrouillamini ?

Hitler, à la fois psychopathe, retors, intelligent, et commettant pleins de boulettes stratégiques. Une question en passant : "Pourquoi 80 % des automobilistes perdent trente points sitôt qu’ils prennent le volant ?"

C’est qu’Howard Gardner a raison quand il soutient, qu’outre les maths, les analyses déductives, interpersonnelles, la linguistique, il y a aussi l’intelligence kinésique, musicale, et artistique, bref tout ce qui couvre la création, l’émotion et le talent. Et bien entendu la sensibilité, l’empathie. Françoise Giroud ne faisait pas mystère de son score calamiteux… Eh oui ! Comme elle était la reine des mots assassins, elle eut celui-ci : "Vous avez un Q.I. de 135 ? Bravo. Maintenant trouvez-moi un Q.I. de 86 et il vous expliquera pourquoi votre femme pleure…" Le Q.I. ? Une goutte d’eau dans un océan de complexité. Gageons qu’un jour, il sera K.O.