Une chronique de Catherine Xhardez, politilogue.

Il est de la responsabilité de chacun et de chacune de ne pas normaliser cette crise politique.

En 2010-2011, la Belgique connaissait la plus longue crise politique qu’aucun pays n’ait jamais connue. Une crise de 540 jours, un scénario made in Belgium (1), qui avait attiré tous les regards. Ce n’était pas la première, souvenons-nous des 194 jours de crise politique qui avaient eu lieu en 2007. Le présent nous démontre que ce n’était pas la dernière. N’est-il pas d’ailleurs de bon ton de taquiner un Belge en lui demandant : "alors, vous avez un gouvernement ?". Sauf que, depuis mai 2019, cette blague devient chaque jour un peu plus grinçante. Non, aucun gouvernement fédéral n’a été formé suite aux dernières élections. Oui, à nouveau. Non, nous ne savons pas ce qui va se passer. Oui, c’est grave.

Sous certains aspects, les crises politiques sont comparables aux histoires d’amour et, en particulier, aux chagrins d’amour. Pour surmonter une rupture amoureuse, il faut passer par des étapes, qui entremêlent choc, colère, déni, déprime… pour mener à la reconstruction. Sauf que, suivant cette analogie, cette crise politique semble avoir manqué certaines phases et rester bloquée dans d’autres.

D’abord, cette fois-ci, il n’y a pas eu de choc, ce qui est principalement dû à deux éléments. Premièrement, comme souligné, ce n’est pas la première crise politique que connaît la Belgique. Le souvenir de la crise de 2010-2011 a pour conséquence de faire relativiser la situation actuelle. Déjà vu. Certains aiment même mettre en avant que, finalement, cela ne fonctionnait pas si mal sans gouvernement. Cependant, faut-il rappeler qu’il n’y a rien de normal ni de souhaitable dans l’absence d’un gouvernement fédéral représentatif et de plein exercice ? Deuxièmement, l’absence de choc résulte aussi du caractère graduel de la crise. En réalité, la Belgique a déjà perdu son gouvernement majoritaire le 9 décembre 2018, lorsque la N-VA avait quitté ses rangs. Plus encore, le gouvernement formé de facto suite à cette désertion est lui-même officiellement démissionnaire depuis le 21 décembre 2018. La crise était déjà présente, même si les responsables politiques ont préféré temporiser jusqu’aux élections de mai. Ainsi, contrairement à 2010, la chute du gouvernement n’a pas entraîné d’élections anticipées (contribuant à la normalisation de la situation) et la crise était déjà là avant même l’entame des discussions portant sur la formation d’un nouveau gouvernement.

Ensuite, cette fois-ci, il ne semble pas y avoir de colère. Durant la crise de 2010-2011, de nombreux citoyens arboraient à leurs fenêtres des drapeaux belges, comme signe de protestation face à l’ampleur de la crise. Si cette crise politique passionne peut-être les experts politiques, elle semble plutôt engendrer de la lassitude du côté des citoyens - et comment les en blâmer ? Cependant, le danger de la lassitude est qu’elle entraîne le désengagement du politique. On aurait tort de penser que cette crise n’est qu’une affaire de politiciens qui doivent négocier derrière des portes fermées : toute sortie de crise et toute reconstruction, pour qu’elles soient durables, devront associer les citoyens. L’État belge a plus que jamais besoin de ses citoyens.

Pas de choc, peu de colère, beaucoup de lassitude : ce cocktail n’est pas sans risques. C’est pourquoi il est de la responsabilité de chacun et de chacune de ne pas normaliser cette crise politique. La rendre normale contribuerait à délégitimer les institutions et les processus démocratiques qui fondent notre État. Prendre la mesure de ces 11 mois sans gouvernement majoritaire et ayant les pleins pouvoirs, tout en ne sombrant pas dans la déprime, est nécessaire afin de passer à l’étape de la reconstruction. Toute rupture peut être salvatrice si elle entraîne le changement. La politique aussi doit être résiliente.

Pour un retour chronologique sur cette crise et pour se souvenir des différentes étapes de la crise : Catherine Xhardez, "540 jours de crise : un scénario made in Belgium", in Astrid von BUSEKIST, Singulière Belgique, Paris, Fayard, 2012, pp. 23-28.