Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


L’abuseur est un pervers. Il dévore littéralement l’autre après l’avoir transformé en chose pour se l’approprier dans une relation de pouvoir absolu.


Du point de vue belge en tout cas, on pourrait se représenter l’affaire Vangheluwe, survenue en 2010, comme une bombe à fragmentation. Vous savez ce type d’engin explosif qui libère des sous-munitions capables de provoquer à retardement de graves dégâts collatéraux. Nous fûmes sidérés d’apprendre qu’un évêque reconnu comme une personnalité dynamique et généreuse pouvait avoir abusé sexuellement de son neveu. Voici qu’on en reparle à l’occasion du décès de Monseigneur Danneels ! Les scandales sexuels médiatiquement assistés n’ont pas cessé depuis lors de nous exploser à la figure : l’affaire Weinstein qui engendra le mouvement Metoo, l’affaire du cardinal McCarrick puis de son collègue Pell, les coachs sportifs abuseurs en France et au Canada, les nonnes abusées à travers tous les continents et enfin les prêtres lyonnais protégés, "grâce à Dieu", par la prescription de leurs crimes et l’aveuglement du cardinal Barbarin. La liste n’est malheureusement pas exhaustive.

Le lien que nous faisons spontanément entre tous ces scandales est évidemment en rapport avec la sexualité. Des hommes, a priori responsables et honorablement connus, en bonne santé mentale apparente et bien intégrés dans leur environnement social, seraient envahis par des pulsions sexuelles qui les conduiraient à abuser de personnes plus faibles. Il est possible qu’il nous faille inverser la séquence : des hommes en situation de pouvoir seraient envahis par des pulsions d’emprise qui les pousseraient à utiliser la sexualité comme vecteur pour abuser de leurs proies ! En effet, les victimes qui eurent le courage et la force de témoigner ne parlent pas de séduction à caractère sexuel, mais elles disent à quel point elles furent prises dans un tourbillon d’émotions contradictoires, à la fois effrayées, inhibées, paralysées, dégoûtées et, dans le même temps, honorées et flattées par l’intérêt de l’abuseur à leur égard. En état de totale dissociation mentale, elles furent alors incapables de comprendre ce qu’il leur arrivait, d’y donner sens et d’analyser rationnellement la situation afin d’établir une stratégie adéquate pour mettre fin au cauchemar dans lequel elles étaient enfermées. Cet état de confusion paralytique induit de très puissants sentiments de culpabilité qui risquent de bloquer définitivement les victimes dans le statut d’objet auquel elles furent réduites par leur abuseur.

C’est bien de cela qu’il s’agit dans ce processus d’abus : un être humain est transformé en objet par un autre être humain qui prend possession non seulement de son corps dans ce qu’il a de plus intime, sa sexualité, mais aussi de son esprit, de sa volonté, de son désir et in fine de son âme ! L’abuseur est un pervers, celui qui étymologiquement met sens dessus dessous, celui qui cherche sa satisfaction en transgressant le tabou universel de l’anthropophagie : il dévore littéralement l’autre après l’avoir transformé en chose pour se l’approprier dans une relation de pouvoir absolu. Nous voici sans doute au cœur de toute réflexion sur l’abus, soutenue par le célèbre aphorisme de Lord Acton : "Le pouvoir tend à corrompre. Le pouvoir absolu corrompt absolument." Le paroxysme du pouvoir est atteint lorsqu’il s’exerce non plus sur des biens matériels mais sur des êtres humains, corps et âmes. À cet égard, un cléricalisme triomphant, que l’on peut espérer dépassé, a pu donner à certains prêtres un pouvoir absolu à partir du statut de directeur de conscience et de confesseur dont on mesure actuellement les dégâts, mais c’est bien l’ensemble de notre société qui doit s’interroger sur le sens et les limites de l’exercice du pouvoir. Nous avons aussi, individuellement, à nous poser la question de savoir si dans notre environnement conjugal, familial et professionnel nous faisons usage du pouvoir qui emprisonne et s’impose ou de l’autorité qui libère et propose.