Une opinion d'Hans Bevers et de Céline Boulenger, économistes à la Banque Degroof Petercam.

Donald Trump voit l’accord entre les États-Unis et la Chine comme une victoire. Mais il pourrait n’aboutir à rien.

"Le meilleur et le plus gros accord jamais conclu pour les agriculteurs américains !" C’est ce que Donald Trump criait sur tous les toits après avoir décidé d’un accord avec les Chinois il y a une semaine. Il a beau lever le ton, d’un point de vue économique, cet accord est bidon. Alors pourquoi autant d’arrogance de la part du président américain ? Simplement parce que les élections de 2020 approchent à grands pas et qu’il lui fallait quelque chose à montrer à son électorat ; il espère tout simplement amadouer les agriculteurs américains. Cet accord ne changera cependant pas grand-chose à la situation turbulente actuelle, et ce pour plusieurs raisons.

Premièrement, la Chine s’engage à acheter plus de produits agricoles américains (jusqu’à 50 milliards de dollars selon Trump ; en fonction des besoins selon la Chine), ce qu’elle avait déjà commencé à faire et qui ne créera qu’un minuscule trou dans le déficit américain envers la Chine (qui est de plus de 400 milliards de dollars). Le gouvernement chinois s’abstiendra aussi de manipuler sa monnaie dans les mois à venir, une pratique qui est déjà d’actualité depuis des années (la dernière dévaluation est simplement due aux forces du marché). La Chine continuera à ouvrir son marché financier au reste du monde (une première mesure supprimerait les plafonds sur les parts étrangères dans les sociétés de fonds), une promesse qu’elle avait déjà faite auparavant. Les États-Unis, en échange, reportent l’augmentation de tarifs sur 250 milliards de dollars d’imports chinois (les tarifs déjà en place, eux, restent intacts). En plus d’être un accord vide de nouveautés, le texte détaillé mettra jusqu’à 5 semaines à voir le jour, il se pourrait donc que Trump exagère dans le but de booster son image (les Chinois, eux, semblent beaucoup moins optimistes).

Deuxièmement, cet accord ne règle en aucun cas les obstacles qui sont responsables de cette guerre commerciale. Les pratiques chinoises en matière de commerce, que ce soit le respect de la propriété intellectuelle, le transfert de technologie, le cyberespionnage, les subsides publics envers leurs compagnies, et le "dumping" de leurs produits sur nos marchés, n’auront pas bougé d’un poil après cet accord. On est donc encore à des années-lumière des changements que les Américains espèrent voir se matérialiser.

Finalement, la menace chinoise envers les États-Unis persiste. Cette dispute n’est rien de plus qu’un concours avec comme trophée la suprématie technologique du XXIe siècle. Même si la Chine n’a jamais adhéré aux valeurs occidentales en matière de démocratie et de droits de l’homme, elle a construit un empire économique impressionnant, qui aujourd’hui fait très peur aux Américains, prêts à tout pour ne pas perdre leur première place. Jinping a une idée bien précise du futur de la Chine, où elle dominerait le reste du monde d’un point de vue économique (avec "Made in China 2025", la nouvelle route de la soie, et les nombreuses acquisitions d’entreprises européennes), mais aussi d’un point de vue militaire (conflit en mer de Chine méridionale).

Il faut donc rester très vigilants face aux messages optimistes de Trump, car cet accord manque terriblement de dents. Il se pourrait qu’il n’aboutisse à rien, en effet, deux "accords" similaires avaient été annoncés en décembre et en juin derniers lors des rencontres du G20, mais ils ont tous deux disparu. De plus, à ce conflit commercial s’ajoutent d’autres dangers pour l’économie globale, tels le Brexit, les nouveaux tarifs américains sur les produits de l’UE, et les tensions au Moyen-Orient (selon le FMI, le poids de la guerre commerciale sino-américaine sur le ralentissement économique global serait de 0,8 % du PIB). Il faudra prendre son mal en patience car cette dispute entre Trump et Xi Jinping risque encore de durer, surtout si Trump gagne un second mandat lors des élections de 2020 (ce qui est certainement possible puisqu’une majorité des business américains pensent que ce sera le cas). Dans ce cas-là, il fera ce qu’il veut des Chinois puisqu’il n’aura plus à se soucier d’être réélu, et la guerre commerciale reprendra de plus belle. Attachez donc vos ceintures, les prochains mois s’annoncent mouvementés.