Une opinion de Estelle Huchet, chargée de campagne pour le réseau européen des personnes âgées.


A tout juste 25 ans d’âge, le terme est relativement "jeune". Un paradoxe pour décrire le processus de différenciation des personnes âgées ? Et pourquoi opposer systématiquement nouveauté et vieil âge, après tout ?


Le terme "âgisme" recouvre à la fois les stéréotypes (notre manière de penser), préjugés (notre manière de nous sentir) et discriminations (notre manière d’agir) à l’égard des personnes âgées. Il induit une ligne de démarcation entre les personnes âgées, considérées comme un groupe homogène différent des autres générations qui seraient elles aussi dotées de caractéristiques propres.

Le terme fait sa première apparition dans la langue française en 1984 dans le "Dictionnaire des personnes âgées, de la retraite et du vieillissement". Le Secrétariat d’Etat chargé des personnes âgées le terme est défini comme suit : "Attitude et comportement visant à déprécier les individus du fait de leur âge. Ce terme est formé par analogie avec le racisme. Il s’emploie plus particulièrement pour désigner la discrimination dont sont victimes les personnes âgées".

Une certaine idée de la vieillesse

La langue est une chose délicate. Parce que nos idées ont besoin d'être mises en mots, elles se trouvent généralement limitées à ce que nous avons la capacité d'exprimer. Et nous nous retrouvons ainsi bornés à penser à l'intérieur des frontières de notre vocabulaire. Si le concept ageism est utilisé pour la première fois il y a 50 ans par le psychiatre américain, Robert Butler, le terme n’a pas encore été exporté dans de nombreuses langues européennes.

La langue est un outil puissant. Parce que certains mots existent, d'autres non, certaines idées existent, d'autres non. C'est pourquoi nous appelons aujourd'hui les médias à partager avec nous ce nouveau mot : l'âgisme. En l'utilisant, nous lui donnons vie et nous donnons ainsi vie à l'idée qui la sous-tend.

Et quelle est cette idée ? Depuis trop longtemps, l'âgisme est la dernière forme de discrimination socialement acceptable : une discrimination fondée sur une conception du vieil âge qui relègue les personnes âgées au banc de certaines activités car après tout… "ce n’est plus de leur âge". Une conception qui légitime des différences de traitement, des négligences, des violations des droits humains. Une conception qui conduit à la mort : en Europe, 2500 homicides de personnes âgées ont lieu chaque année en raison de mauvais traitements.

Le langage en lui-même véhicule les imaginaires âgistes de nos sociétés. Parler de son "vieux" téléphone portable pour sous-entendre qu’il dysfonctionne, c’est associer à la vieillesse un lien de déficience. Dire de quelqu’un qu’il "roule comme un papy", c’est attacher au vieillissement les idées de lenteur et d’incompétence.

Insidieusement, et probablement inconsciemment, ces remarques continuent de faire infuser une idée peu reluisante de la vieillesse : une période de la vie caractérisée par l’immobilisme, la fragilité et donc nécessairement synonyme de charge pour les plus jeunes générations.

La langue, une préoccupation tout sauf triviale

Cet imaginaire entourant les personnes âgées est à la source des stéréotypes justifiant nos traitements différenciés des plus vieux. En Belgique, cela conduit à refuser la location de voiture à de potentiels clients parce que ceux-ci ont plus de 70 ans (et ce, quelle que soit les aptitudes du conducteur) ou à n’autoriser le remboursement d’une consultation chez un psychologue que pour les personnes de moins de 65 ans (alors même que les hommes âgés constituent le groupe de la population qui présente le risque de suicide le plus élevé).

La Belgique est loin de faire exception. A titre d’exemple, en Slovaquie, les dépistages préventifs annuels du cancer du sein ne sont offerts que pour les femmes âgées de 40 à 69 ans (quand le nombre de cancers du sein culmine dans la tranche d'âge des 75-79 ans).

Au Portugal, la Cour Suprême a décidé de réduire les dommages et intérêts d’une femme victime d’une erreur médicale lui causant des difficultés à marcher, à s'asseoir et à avoir des relations sexuelles au motif que la plaignante avait 50 ans révolus au moment de l’opération, "un âge auquel la sexualité n’est pas aussi importante que dans les plus jeunes années".

L’attachement à ce mot nouveau d’"âgisme" peut sembler trivial. Mais le concept qu’il met en lumière ne l’est pas. Ses conséquences sur la vie des personnes et notre capacité à vivre ensemble non plus.

En s’assurant que ce mot a toute sa place dans notre langue, qu’il est compris et utilisé de tous, nous nous ouvrons un nouveau champ des possibles. Nous nous donnons la capacité de dénoncer cette discrimination et d'agir contre elle. Nous nous donnons la possibilité de prévenir les effets néfastes que subissent chaque année des milliers de personnes âgées et subiront les personnes âgées de demain si nous n’agissons pas. Et cela, c’est loin d'être anodin.

Passez le mot : cela s'appelle "l'âgisme" et maintenant qu’un mot existe pour décrire le phénomène, il est temps d'y mettre un terme !

Cela fait 10 ans cette année que l’Organisation des Nations Unies (ONU) a lancé un groupe de travail sur le vieillissement. L’objectif de ce groupe est d’explorer les moyens d’assurer que les personnes âgées puissent jouir des droits fondamentaux stipulés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme tout au long et jusqu’à la fin de leur vie. La dixième session de ce groupe de travail s’est tenue à New York du 15 au 18 avril 2019. Elle couvrait cette année deux nouvelles thématiques : (1) la protection et la sécurité sociales, et (2) l’éducation des adultes, la formation et l’apprentissage tout au long de la vie. Les contributions écrites des Etats et des ONGs peuvent être téléchargées en ligne.