Un texte de Marie Denis, psychologue, Fatma Karali, sociologue, le Collectif les mères veilleuses, et Miriam Ben Jattou, Femmes de droit et droit des Femmes.

Le syndrome d’aliénation parentale (SAP) (ou l’aliénation parentale (AP)) a été inventé par Richard Gardner dans les années 1980. Ce concept n’a aucune validité scientifique, il n’est pas reconnu par l’OMS et il fait l’objet de nombreux débats.

Le (S)AP décrit par Richard Gardner "repose souvent sur la prémisse que la femme et les enfants inventent de toutes pièces des situations de violence ou d’abus. Il s’agit là d’un problème majeur puisque cette idée sème le doute sur tout dévoilement, de crainte qu’il ne s’agisse d’une situation d’aliénation parentale. Même si cette idée des fausses allégations comme un phénomène fréquent ne tient sur aucune donnée scientifique (voir Trocmé et Bala, 2005), (…) il s’agit d’un discours fréquemment véhiculé dans les services sociaux et judiciaires".

Dans les faits, les intervenants évoquent l’aliénation parentale dans des situations où l’enfant refuse le contact avec un de ses parents en raison de violence. Ces intervenants ont tendance à considérer que l’enfant est pris dans un "conflit de loyauté" : "la non-compréhension et le manque de reconnaissance de la violence des hommes à l’endroit des femmes et des enfants constituent le cœur du problème dans la mobilisation du concept d’aliénation parentale dans les situations de violence conjugale. En effet, puisque la violence conjugale n’est pas toujours détectée ou est comprise sous l’angle des conflits sévères de séparation, des tentatives de protéger ses enfants d’un conjoint ou ex-conjoint violent peuvent être perçues comme des indicateurs de comportements aliénants. Lorsque c’est le cas, les femmes peuvent être encouragées à coopérer dans leur co-parentalité avec leur agresseur et les enfants peuvent être contraints à des visites non sécuritaires. Pourtant, il existe des différences significatives entre la violence conjugale, qui résulte d’un rapport de domination, et les conflits conjugaux, qui sont propres à la majorité des couples (voir Riendeau et Prud’homme, 2012 pour plus de détails)" .

Nous aimerions souligner le fait que le Groupe d’Experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (GREVIO), chargé de veiller à la bonne application de la Convention d’Istanbul attire l’attention sur ledit Syndrome d’aliénation parentale et recommande à la Belgique de « faire connaître l’absence de fondement scientifique de la notion de « d’aliénation parentale » et de sensibiliser l’opinion publique à ce sujet ». De plus, ce concept est déjà interdit d’usage en Catalogne où il est considéré comme étant une forme de violence institutionnelle.

Faire face aux défis des violences conjugale et intrafamiliale

La violence conjugale et intrafamiliale devrait être au cœur des préoccupations des intervenants des sphères psycho sociale et juridique. Or, pour parvenir à protéger efficacement les victimes de violence, il faut être capable de distinguer conflit et violence. Dans un conflit, les deux protagonistes sont sur un pied d’égalité. Il n’y a pas de peur, chacun est libre de s’exprimer et d’être en désaccord avec l’autre tout en se sentant en sécurité. Il n’y a pas de contrôle ou de soumission marquée. Dans une situation de violence, en revanche, il y a une dimension de contrôle et de domination. L’agresseur va mettre en place des stratégies : le chantage, la manipulation, l’isolement, le dénigrement. L’agresseur n’est pas "pervers narcissique" en ce sens qu’un agresseur n’a pas un profil "type" et il est responsable de ses actes, pleinement conscient de ce qu’il fait. La roue du contrôle et du pouvoir se basant sur le modèle de DULUTH met en lumière les différentes formes de violence. La violence peut être : psychologique, économique, sexuelle ou physique.

La violence conjugale démarre toujours par des violences psychologiques. Certains couples où règne la violence, ne présentent aucune violence physique. En réalité, la violence physique survient souvent à la "fin", quand la victime se rebelle, comme ultime tentative pour reprendre le contrôle sur elle.

Le cycle de la violence conjugale représente quatre phases qui se succèdent : la lune de miel (phase de "séduction"), la tension instaurée par l’agresseur (comportement contrôlant, dénigrement, chantage, etc.), l’agression (sexuelle, physique, etc.) et la justification (souvent pour culpabiliser la victime). Lors des deux premières phases, l’agresseur déploie son contrôle sur la victime. Les deux dernières phases servent à récupérer la victime. Au fil du temps, les périodes d’accalmie servant à récupérer la victime s’amoindrissent finissant par laisser toute la place aux agressions.

Comme souligné sur le site Ecoute Violences conjugales : "la violence conjugale est un phénomène complexe qui ne se limite pas à un acte violent, il s’agit d’un processus relationnel particulier. En ce sens, une grille de lecture peut constituer un élément facilitateur mais non suffisant pour en appréhender les divers engrenages".

Les concepts de "pervers narcissique" ou "d’aliénation parentale" ne permettront jamais d’évaluer la dangerosité d’une situation de violence conjugale ainsi que la probabilité qu’un féminicide puisse se produire tout simplement parce que ces concepts sont réducteurs, ils ne reflètent pas la complexité du phénomène. C’est la raison pour laquelle ils sont "populaires". Ils permettent, notamment aux victimes, d’utiliser des mots afin de nommer ce qu’elles vivent mais ce faisant, ces « mots » limitent leur vision de la situation. Ces concepts, quelque part, mettent les victimes de violence en danger parce qu’ils ne permettent pas aux institutions d’identifier clairement une situation de violence. Ces concepts induisent et entretiennent une confusion entre conflit et violence ; pire, ces concepts aboutissent bien souvent à une inversion des rôles d’agresseur et de victime. Il est, par conséquent, urgent de revenir à des notions validées scientifiquement, et de considérer l’apport de la sociologie afin d'appréhender au mieux toutes les dimensions des relations de violence ainsi que leurs impacts sur les victimes.