Les générations succédant à celle des baby-boomers, nés au mitan du XXe siècle et désormais retraités, auront sans doute du mal à imaginer combien l’Amérique était populaire après la Seconde Guerre mondiale. Même si une partie d’entre eux crut bon de chercher une plage sous les pavés parisiens, la plupart rêvaient de visiter celle de Malibu, portaient des jeans, adoraient le rock et se gavaient de films américains. Leurs parents sortis de l’Occupation ne boudaient pas une liberté retrouvée grâce aux jeunes boys sacrifiés pour elle. Cette Amérique alors séduisante eut son laudateur, Jean-François Revel, philosophe convaincu que l’Histoire présente par intervalles une sorte de société laboratoire avant-gardiste, à la fois lueur et phare politique. Dans son best-seller de 1970 Ni Marx ni Jésus, traduit en vingt langues, il la situa aux États-Unis via l’éclosion de l’écologie, la contestation d’un exécutif englué au Vietnam, l’émergence des technologies de pointe, (l’informatique) un dynamisme sociétal créatif, nonobstant une insolente liberté de presse qui chassa un Président (Nixon) et défia le Pentagone, divulguant même ses secrets - cf l’affaire Ellsberg. Autant de phénomènes convergents et prometteurs à ses yeux.

Honoré de son amitié, je l’interrogeai bien plus tard sur les causes d’un si patent retournement. "Je crois que j’ai péché par optimisme de gauche", me dit-il. Soit, mais la question reste : d’où vient ce désenchantement ? Quels furent les dérapages ? Les assassinats de John et Bob Kennedy, le racisme, des présidents médiocres, les revers militaires, la désunion ? Et s’il fallait remonter à la glorieuse victoire de 1945, à ce soleil alors au zénith qui se mit à pâlir étonnamment ?

Il n’est pas aisé de critiquer le bilan de Franklin Roosevelt, tant son parcours fut parsemé d’épisodes positifs : le New Deal, son engagement décisif après Pearl Harbour. Reste qu’au soir de sa vie, affaibli et mal conseillé, il commit en 1945 deux grosses erreurs stratégiques en cinq jours, et qui pesèrent lourd. Le 11 février, à Yalta, il céda, devant Staline ravi, sur la Pologne, et donc aussi l’Europe centrale, cadeau stupéfiant qui ne s’explique que par sa méconnaissance abyssale de la vraie nature de son "ami papa Joe", qui laissa pantois les historiens. Sitôt le rideau de fer déployé, c’était trop tard. Grâce à Harry Truman, l’Amérique se ressaisit avec le plan Marshall et le pont aérien secourant Berlin-Ouest, ces salutaires bouées économiques. Mais aussi un ectoplasme politique car le couvercle de Yalta resta verrouillé jusqu’en 89. Durant la guerre froide, l’Amérique eut beau évoquer son idéal d’une paix appuyée par la force - souvenir de Normandie - mais son "leadership moral" fut raboté par la crainte obsessionnelle d’une agression soviétique. D’où le maccarthysme, éteint à temps, mais un soutien total aux dictatures alliées pourvu qu’elles restent férocement anticommunistes. Or on ne promeut pas la démocratie avec des satrapes corrompus ou des condottieres obtus, en imposant le choix entre Tapioca et Alcazar.

Un lien est donc possible entre la première erreur de Roosevelt et la seconde, que voici : le 15 février, il se rendit sur le croiseur Quincy, ancré à Suez, pour signer avec le roi Abdulaziz Ibn Saoud d’Arabie un pacte assurant quoi qu’il fasse la sécurité de l’obscurantiste dynastie wahhabite, en échange de disposer, quoi qu’il arrive, de sa manne pétrolière pendant soixante ans. Un pacte faustien, car exposant l’Amérique à un chantage permanent, minant ainsi son éthique idéaliste tant vantée. Les enquêtes internes faisant suite au 11 septembre 2001 démontrèrent que le danger de l’attaque avait été décelé, mais négligé par les politiques. D’où cette question lancinante : pourquoi se fourvoyer en Afghanistan et en Irak si quinze des dix-neuf terroristes venaient d’Arabie saoudite ? Et le pacte de Quincy fut prolongé en 2005…

Il semble donc bien que les Empires sont plus pressés d’accroître leur puissance que de propager la paix. Stefan Zweig notait que "chaque fois qu’une puissance prend par les armes la liberté à d’autres peuples, elle perd alors, comme par une mystérieuse vengeance, l’admirable force qui était la sienne dans son isolement". On ne saurait mieux dire.

xavier.zeegers@skynet.be