Pouvons-nous faire coexister l'amour et le désir dans la durée [1] ? Question banale, ou question centrale ? Elle est pourtant au coeur de la plupart des problématiques ou des plaintes que les couples et individus viennent adresser aux thérapeutes ou sexologues.

Comment entendre et comprendre d'une part l'anxiété de ceux-ci comme de celles-là qui constatent n'avoir plus de désir ou d'intimité sexuelle, et d'autre part la catastrophe, l'effondrement d'un de ces conjoints lorsqu'il découvre l'infidélité de l'autre ? Il est vrai que le paysage tant conjugal que familial est constamment en mouvance et qu'il nous est parfois bien difficile, à nous thérapeutes, de trouver quelques éléments de lecture et de compréhension. Quelques constats. Le couple "croule" sous les injonctions multiples. Ce n'est pas nouveau : il repose sur le couple une somme considérable d'attentes sinon d'exigences de réussite. C'est dans ce creuset que chaque individu "doit" trouver protection, sécurité et épanouissement personnel, et réparation de son passé. Mais comment en est-on arrivé là ? Outre le fait que les sentiments amoureux sont devenus le seul fondement du mariage, ce qui a fondamentalement changé la donne par rapport aux siècles précédents, on peut penser que la désintégration des institutions y a participé aussi. De même, le développement magistral de l'individualisme y est pour une grande part. Autrement dit, ce qui autrefois était assuré par les institutions traditionnelles et groupes d'appartenance, ne l'est plus. Or ces institutions apportaient à notre vie, de l'ordre, du sens, de la sécurité tout comme un sentiment de solidité et de continuité. Aujourd'hui, ces mêmes besoins se retrouvent comme autant d'impératifs reposant sur la sphère privée.

Et si les transformations sociales et culturelles nous ont permis de découvrir tant de liberté et de potentialités personnelles, elles nous ont, du même coup, apporté un lot considérable d'anxiétés, d'insécurités, et de sentiments de dépendance à l'autre. Nous arrivons donc dans le couple avec notre sac à dos chargé d'attentes considérables et avec l'espoir d'avoir "enfin trouvé" la bonne personne avec laquelle nous allons vivre heureux, "jusqu'à ce que la mort nous sépare", du moins est-ce la promesse de départ !

Dans un premier temps et pour la plupart, il est vrai que le couple va pouvoir répondre à toutes ces injonctions. Il est d'ailleurs le lieu de nombreuses satisfactions, puisqu'il apporte stabilité, protection et rempart face à l'agressivité et à la dureté de la vie. Et ceci tout en maintenant vivante l'intimité, et tout en assurant satisfaction sensuelle et sexuelle. Le couple peut donc soutenir les paradoxes de l'amour et du désir. Du moins un certain temps. Car c'est sans compter avec l'usure du désir et l'arrivée des déceptions.

Avec la venue des enfants, la surcharge des responsabilités et obligations tant vis-à-vis de l'extérieur que vis-à-vis de l'intérieur, il semble que l'intimité (y compris sexuelle) et la complicité s'effilochent de plus en plus et que l'on assiste à la déperdition de tout ce qui faisait l'enthousiasme de départ.

On s'assure à l'intérieur, on désire à l'extérieur ! Nombre d'observations nous amènent à penser que la logique inévitable du couple va dans ce sens : qu'avec le temps, la dialectique de l'amour et du désir prend une tournure particulière et que ces deux courants finissent par se séparer. Dans la durée, c'est bien sous le toit conjugal que chacun des partenaires continue de trouver stabilité, sécurité affective et confort ou réconfort alors que le désir qui s'entremêlait à l'affection amoureuse, va se détacher petit à petit et finir par fuiter vers l'extérieur. Ce désir, qui le plus souvent agit à notre insu, pourrait alors se poser dans les yeux d'une collègue, dans une passion-passade, ou ira se faufiler sur les sites de rencontres ou autres lieux de curiosité.

Finalement, on doit se rendre à l'évidence : l'amour et le désir ne suivent pas la même logique, ils sont comme deux entités avec leur flux et leur reflux et ne pratiquent pas le même langage ! Le désir, lui, pour perdurer, a besoin de neuf, de peps, d'aventure, de surprise; alors que l'affection amoureuse, pour se déployer, a besoin de certitude, de continuité, de réciprocité.

Autrement dit, si l'amour a besoin de proximité, le désir, lui, a besoin de distance. Contrairement à la croyance qui voudrait que l'amour et le désir se renforcent et se déploient conjointement, c'est l'inverse qui s'effectue. Un approfondissement de l'intimité affective va bien souvent s'accompagner d'un affaiblissement de l'intimité sexuelle. Mais alors ?

Une façon d'empêcher le désir de foutre le camp serait de (ré) apprendre l'érotisme et de le cultiver au sein du couple. Mais ce serait une proposition à faire à ceux et celles qui ont le luxe du temps, de la réflexion et de l'inventivité et qui ont le souci de leur relation.

A l'image d'un feu que chacun alimente à son tour en apportant une bûche, il faut pour que le feu ne s'étouffe pas, de l'air ! A chacun, chacune, dès lors d'être inventif, de réfléchir aux moyens d'insuffler de la nouveauté dans la banalité du quotidien, du mystérieux dans le déjà connu, de pouvoir mettre du jeu, de la surprise et de la fantaisie... et à chacune et chacun d'être ouvert et disponible aux propositions de l'autre.

Simple programme, pourrait-on penser. Mais à y regarder de plus près, cette gageure comporte bien des embûches. Je voudrais en aborder quelques-unes...

Le mythe de la spontanéité. "Quand on s'aime, tout va de soi !", voilà un concept qui, s'il préside à la relation amoureuse, ne tient pas la route. Que de fois dans les consultations de couple, on peut entendre "s'il m'aime comme il le dit, il devrait savoir..." ou encore à propos de sexualité : "l'envie doit venir toute seule, ça doit marcher d'emblée", toutes ces évidences sont des fausses croyances. Ce sont des pensées magiques qui relèvent sans doute de nos désirs infantiles où tout devrait nous arriver sans que nous ayons à le chercher.

Démanteler cette croyance est une chose, faire circuler le désir "intentionnellement", le désir sexuel en particulier, en est une autre, et beaucoup y rechignent. Alors que nous mettons tant de coeur à préparer un bon repas pour nos amis, pourquoi avons-nous tant de mal à "prévoir" et à nous préparer le coeur pour une relation intime ?

Rendre le sexe intentionnel, comme le dit E.Perel, voilà qui peut déranger les mentalités ! Alors que ça relève de l'ordinaire pour le couple des amants. Il ne s'agit pas pour autant de programmer le sexe, mais de créer un espace où l'érotisme pourra se déployer.

Le sans surprise ou le fond de commerce. Un second piège au désir est de croire qu'on connaît l'autre, pire, que l'autre nous appartient. Des phrases entendues comme "je le connais par coeur", "depuis le temps que je la pratique !" sont fréquentes et heurtantes à la fois. Comment peut-on prétendre connaître son conjoint, même s'il partage l'essentiel de notre quotidien ? Peut-on ramener une personne à un objet dont on a fait le tour ? La considérer comme un acquis ? Un fond de commerce ? Voilà qui met à mal toute étincelle de désir. Car peut-on désirer ce que l'on a déjà ?

Ne faut-il pas admettre au contraire que "toujours l'autre nous échappe" ? Ne faut-il pas reconnaître que s'il se met à désirer ailleurs, nous sommes pris de panique à l'idée de le perdre ? Les parts d'ombre et de mystère des uns et des autres permettent de faire circuler le désir, de faire advenir l'inattendu, la surprise à condition là aussi de cultiver cet espace de vide entre "toi et moi".

L'impératif de la communication verbale au détriment des gestes tendres ? Autre aspect : considérons sur quoi reposent les impératifs de la "bonne relation" aujourd'hui. Il s'agit de communiquer, de dialoguer, d'exprimer nos attentes, nos besoins, nos sentiments, d'être authentique et transparent ! Voilà ce que l'ère de la psychologie nous a apporté. Car aujourd'hui, il s'agit de comprendre, non pas toujours dans le but de maîtriser, mais quand même pour s'approprier en partie le mystère de l'autre. Et trop souvent nous confondons intimité et dialogue ! Certes, l'intimité se nourrit d'échanges... pas seulement de mots mais aussi de gestes tendres. Et il semble que la femme souvent privilégie la parole, alors que l'homme lui, moins à l'aise dans la verbalisation, résiste et continue d'utiliser son corps comme langage premier et comme source de plaisir. "Le corps est notre langue maternelle, originelle et pour beaucoup d'hommes, celle-ci reste la seule possible pour appréhender l'intimité" insiste E.Perel.

Admettre que l'intimité affective conjugale et le désir n'ont pas les mêmes règles de fonctionnement, savoir que le désir, le jeu, l'hédonisme ne relèvent pas de la même logique que l'amour intime, pourrait nous laisser désespérés... devant la longévité de nos relations conjugales. Faire coexister ces deux composantes n'est cependant pas aussi incontournable qu'il n'y paraît et nombre de couples, ceux-là mêmes que nous n'entendons pas dans nos cabinets de consultations, peuvent témoigner de la pérennité de l'amour et du désir.

Maintenir le désir et son insoupçonnable vivacité, dans le couple et sur le long terme relève de la gageure, comme nous l'avons dit. Mais sachant que le désir reste, par essence, une énigme indisciplinée, il revient à chacun et à chacune de maintenir, d'abord pour soi-même, cette dualité entre l'impétuosité de son désir et l'engagement de son amour. Une attitude qui nécessite sans doute que l'on soit conscient de la part d'incomplétude qui se loge au sein de toute relation amoureuse ! Mais plus encore qui implique de soutenir la part de vide, la part de manque... qui fait qu'entre nous, tout compte fait, "ça laisse à désirer !"

[1] Pour l'élaboration de cet article je me suis inspirée du livre de Esther Perel "L'intelligence érotique". Laffont, 2007.

© La Libre Belgique 2008