L’amour suffit-il pour vivre ensemble ?

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L’amour suffit-il pour vivre ensemble ?
© Julie Graux
Epinglons dans le désordre quelques faits. Le printemps arabe voit se soulever des peuples unis contre les dictatures qui les oppriment. Durant la guerre froide, les pays de l’Est forment un bloc contre l’Occident; les pays de l’Ouest s’allient contre eux.

Après les attentats du 11 Septembre, le président américain G. Bush rassemble une coalition internationale contre l’axe du mal, cette même coalition formant "l’axe des infidèles" contre lequel se regroupent en une communauté invisible des islamistes radicaux dispersés dans le monde. Dans divers pays européens, des partis nationalistes gagnent en pouvoir avec des programmes s’en prenant ouvertement aux immigrés, aux musulmans, à la communauté d’en face. Dans telle entreprise, ouvriers et employés s’associent pour manifester contre leurs dirigeants. Les altermondialistes se réunissent par millions pour dénoncer le G20 tandis que les Indignés marchent ensemble contre le pouvoir de l’argent.

Nous pourrions allonger la liste de ces événements qui voient des peuples ou des individus se constituer en collectivité soudée par un même sentiment d’appartenance. La diversité des contextes et des circonstances n’est jamais que la variation d’un seul et même thème, ou plus exactement de ce qui semble être une loi incontournable : c’est toujours pour s’opposer à un ennemi ou à un danger commun que les êtres humains en viennent à s’associer, dépassant ainsi provisoirement leurs motivations personnelles parfois très différentes. Peu importent les idées de chacun, seul compte l’accord de tous sur la cible à abattre. Le ciment du vivre ensemble, c’est d’être contre (quelque chose), avec la certitude d’être dans son bon droit (1). Certes, la fierté d’appartenir à tel groupe peut motiver positivement une adhésion; certes, on peut se donner les armes de la non-violence pour lutter; il n’empêche, cette fierté et ce pacifisme sont forts du combat qui est leur raison d’être. On se sent unis et on lutte avec les armes qu’on aura choisies d’abord parce qu’on veut en finir avec un même "ennemi".

Faut-il regretter qu’il en aille ainsi ? Jugera qui voudra. Après tout, il est des dangers ou des nuisances qui nécessitent qu’on lutte contre eux. Ce qui nous intéresse, c’est la conséquence qui en résulte : tant que l’on a un ennemi commun, on reste unis. Mais une fois l’ennemi vaincu, pourquoi rester ensemble ? S’il est possible, pour tout un peuple, de ne parler que d’une seule voix quand il s’agit de dénoncer le méchant, le coupable, il en va tout autrement dès qu’il faut se donner des projets positifs. Unis contre le mal, divisés sur le bien. Souvenons-nous de ces Egyptiens à l’heure de la victoire sur la place Tahrir, qui exultaient de joie et criaient aux journalistes que rien, pas même les appartenances religieuses, ne pouvait les séparer. Toute tentative de récupération, notamment par les Frères musulmans, était malvenue. Que voyons-nous aujourd’hui ? A l’heure de définir un projet de société pour tous, les divisions, souvent violentes, reprennent le dessus. Chacun s’identifie à sa communauté religieuse, à son groupe social et défend ses intérêts contre ses anciens frères d’armes : le cycle de la haine recommence, à une autre échelle. N’est-ce pas ce que l’on observe aussi en Belgique ? L’union fait la force : mais a-t-on seulement un ennemi commun contre lequel exercer cette force ? Si la réponse est négative, pourquoi vouloir être forts ensemble ? Sans ennemi extérieur, chaque communauté risque elle-même de se dissoudre dans ce que les sociologues appellent une société atomisée, c’est-à-dire sans lien véritable.

Pour recréer à l’échelle des communautés un sentiment d’appartenance, il suffit de s’inventer un nouvel ennemi commun la communauté d’en face fera l’affaire. On sera déçu de constater que l’amour a très peu à voir avec le vivre ensemble. Si l’on s’en tient à la lecture proposée de certains faits historiques, il n’est en aucune manière un créateur de lien social. Chaque fois qu’il fut brandi comme étendard par un groupe, ce fut pour mieux lutter contre l’impie, contre le méchant. Grâce à l’amour revendiqué, on se persuade à bon compte d’être du côté du bien pour ne pas voir que c’est la haine de l’autre, différent, qui nous habite. Si l’amour n’est pas la cause du vivre ensemble, il entretient néanmoins avec ce dernier une double relation, l’une positive, l’autre négative. A l’occasion des combats menés, un fort sentiment de fraternité peut voir le jour. L’expression "frère d’armes" prend ici tout son sens. L’amour est en ce cas un effet, une simple conséquence qui renforcera l’unité du groupe. Mais il ne faut pas s’y méprendre : ce n’est pas parce que l’on s’aime qu’on lutte contre un ennemi, c’est parce qu’on lutte ensemble qu’on en vient à s’apprécier mutuellement, voire quelquefois à s’aimer.

Mais l’amour peut également menacer le vivre ensemble. La passion, le coup de foudre, l’attirance réciproque peuvent en effet rapprocher ceux qui auraient dû rester ennemis. Ces amours-là sont pures de toute haine envers qui que ce soit. Mais elles compromettent le fragile équilibre des identités collectives. Celles-ci trouvent leur légitimité dans la diabolisation de l’autre. Si cet autre se révèle aimable, elles perdent toute raison d’exister. Ce sont donc des amours impossibles, qualifiées de haute trahison. La sentence sera sans pitié : il y va de la survie du groupe.

Une double conclusion s’impose. Premièrement, vivre ensemble expose inévitablement au conflit des intérêts. Pour résister dans ce concert souvent violent, il faut avoir été aimé. Car seul l’amour nourrit, chez le petit d’homme, la confiance en soi dont il aura grandement besoin pour rester fidèle à ses rêves, à ses idéaux, à ses valeurs, ou pour avoir le courage d’en changer sans se perdre. Mais surtout, c’est cette confiance en soi reçue en héritage qui permet de sortir du besoin de haïr l’autre pour se croire aimable. La confiance en soi libère du ressentiment. Deuxièmement, on doit constater que l’amour n’est pas la chose la mieux partagée au monde. C’est la raison pour laquelle il ne peut suffire pour vivre ensemble. C’est pourquoi, à défaut d’amour, on doit se contenter de justice.

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