Une opinion de Sofia Injoque Palla, professeur de français et d’espagnol dans le secondaire supérieur.

"1984" est une fiction qui fait référence aux deux grands totalitarismes du 20e siècle : le national-socialisme et le communisme. Quiconque l’a lue a frissonné devant l’implacable froideur d’un Etat qui offre le "bonheur" à tous en détruisant l’individualité et l’humanité de chacun. Nous sommes en 2020, nous avons largement dépassé l’année fatidique imaginée par George Orwell mais nous montrons des qualités exceptionnelles en ce qui concerne la perte du "sens commun".

La dernière manifestation de la perte de l’esprit critique et du bon sens s’incarne dans la passionnante polémique du déboulonnage des statues. Celle de Léopold II en Belgique ou celle de Christophe Colomb aux Etats-Unis. Au motif que de tels personnages ont commis des actes ignobles (colonisation, esclavage, massacres, génocides) mus par un profond racisme, certains manifestants ont vandalisé, saccagé, déboulonné leur statue. L’occasion est trop belle pour certains politiques pour ne pas récupérer la balle au bond. Déboulonnons ! Décapitons ! Comme dans le roman d’Orwell, effaçons l’histoire, réécrivons le passé, concevons de nouveaux programmes scolaires ! Et surtout, ne mettons rien en perspective, ne contextualisons pas, ne rappelons pas que c’est la gauche qui au 19e siècle appelait à la colonisation et encourageait l’œuvre civilisatrice. "Construisons-leur des routes, des écoles, des hôpitaux" rimait alors avec progressisme et solidarité. Aujourd’hui, c’est assourdissant de racisme paternaliste.

Peut-on encore penser et décrypter le réel ? 

Oui, le racisme tue. George Floyd a été tué comme un animal, avec froideur et détermination. Oui, le racisme existe au sein de la police, comme il agit aussi chez certains garagistes, médecins, profs et ouvriers. Il prolifère aussi chez certains rappeurs. On ne peut nier le réel. Mais peut-on encore le penser ? Dispose-t-on encore des outils pour le décrypter ? La raison, la connaissance, la réflexion, l’argumentation ont-elles encore leur place dans ce monde qui palpite au rythme des polémiques affligeantes ?

Depuis que j’enseigne l’espagnol, j’étudie avec mes élèves le concept hérétique voire révisionniste de "l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 à l’Abya Yala" (Abya Yala est le nom choisi en 1992 par les nations indigènes d'Amérique pour désigner l'Amérique au lieu de le nommer d'après Amerigo Vespucci). Avec des manuels d’histoire latino-américains, ils comparent les deux visions d’un même événement historique. Ils prennent conscience du poids idéologique de termes comme "découverte", "Amérique" et "civiliser". Et en empruntant les yeux des vaincus, ils réalisent que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Leurs questions, débats et réflexions qui font suite à cette prise de conscience suffisent à me rassurer… Je suis en 2020, pas en 1984.

L’antidote au racisme est l’éducation. Le remède à la bêtise est l’éducation. L’éducation est la clé du changement puisqu’elle devrait participer à doter quiconque de la connaissance et d’outils de réflexion pour contribuer à une société sans discrimination. L’éducation est le meilleur bouclier contre l’abrutissement général. L’éducation est la réponse à toute tentative d’empoisonnement de l’esprit critique. Son pouvoir est immense. Après tout, "l’éducation peut tout : elle fait danser les ours" (Citation de Gottfried Wilhem Leibniz).