Opinions
Une opinion de Laure De Man, membre de la Conférence Olivaint.


Grandeur et décadence du concept révolutionnaire. Comment passer de l’indignation, voire de l’émotion, à l’action ? Quand en aurons-nous assez pour réagir ?


Dramatique ? Déraisonnable ? Dangereux ? L’appel à la révolution ne se proclame pas sans la conscience aiguë des risques qu’il engendre. Les révolutionnaires et autres pamphlétaires qui distribuaient leurs feuilles - voir ci-dessous - dans les rues de Paris le sentaient dans leur ventre. Si on consent à prendre ces risques, c’est parce que les conséquences de l’inertie effraient davantage. Elles effraient suffisamment pour nous extraire du fin fond confortable d’une existence trop paisible.

© D.R.

En effet, pour que l’on consente à se dresser hors du confort rassurant du quotidien, il faut un véritable choc. Un choc généralisé, efficace et, paradoxalement, durable. Les récentes années ont égrené quelques chocs le long de nos semaines tranquilles. D’aucuns auraient pu croire que cela suffirait.

L’élection de Donald Trump, la concrétisation du Brexit, le mur de Viktor Orban, l’analyse climatique rendue par les experts du World Weather Attribution en juillet dernier, la victoire affolante de l’extrême droite au Brésil… Manifestement, aucun de ces événements ne constituait en lui-même un choc suffisant. Vu leur gravité respective, il est toutefois souhaitable qu’ils constituent les prémices de la réaction en chaîne qui aboutira à ce choc. Comment envisager ce désir de choc ?

C’est si compliqué…

Dramatique ? Déraisonnable ? Dangereux ? Le vrai piège ne réside-t-il pas dans cette panoplie d’arguments raisonnables à ressasser pour se sentir mieux ? Car Donald Trump n’est qu’un clown, le Brexit un mal nécessaire, Viktor Orban un populiste qui passe… L’énumération pourrait continuer s’il était possible d’ajouter sans se mentir trop frontalement que la conquête de l’espace nous mènera vers une autre terre. Et en attendant cet heureux jour, le plus grand pays d’Amérique latine est aux prises avec un homme charmant, Jair Bolsonaro.

Mais quand cela suffira-t-il ? Quand en aurons-nous assez, assez pour nous lever, assez pour réagir ? Quand crierons-nous ? Oh ! C’est si compliqué. Les matadors prennent toute la place avec leurs déclarations pompeuses et leurs tweets incendiaires. Que pourrions-nous bien dire ?

La paralysie de l’indécision est la pire. Comment passer de l’indignation, voire de l’émotion, à l’action ? On se surprend parfois à critiquer et à se plaindre. On ajoute aussitôt : "Que ne puis-je agir ? Que ne puis-je, en cet instant, formuler mon sentiment et rallier ceux qui le partagent ?" Il n’y a qu’un poids face aux matadors écrasants : le poids du nombre.

Le nombre et la contre-révolution

Le nombre a élu Donald Trump. Le nombre a décidé du Brexit. Le nombre pollue et détruit petit à petit… Et si la révolution du nombre était déjà en marche ? Et si le sens qu’elle avait pris n’était pas le bon ? Une électrice brésilienne déclarait le jour du vote "Il est notre espoir". Elle fait partie du nombre et non pas de la minorité qui a soutenu l’opposant à Bolsonaro dont personne ne retiendra le nom. Ce nombre-là a entamé sa révolution. Et cet appel est celui de la contre-révolution.