L'appel d'un bourgmestre

Voilà plus d’un an qu’afin de combattre la COVID, nos modes de vie sont bousculés collectivement et avec une intensité sans précédent pour plusieurs générations d’entre nous.

Les communes n’ont jamais prétendu être ou devoir être à la pointe de la stratégie de lutte contre ce virus et c’est normal face à une pandémie. Nous nous sommes toutes et tous mis(e)s à la disposition des décisions prises par les conseils de sécurité ou comités de concertation et, après quelques couacs, nous avons compris pour la plupart d’entre nous qu’il était extrêmement contreproductif, voire dangereux de contester les décisions en nous répandant dans les médias avec nos propres considérations ou analyses. Et pourtant, il y en a eu vraiment beaucoup des moments où nous aurions voulu réagir comme d’autres l’ont fait. Mais nous nous sentons solidaires des femmes et des hommes politiques qui ont été ou sont en première ligne et qui inévitablement hélas se feront critiquer par tous les autres.

Nous avons donc mis quasi toutes nos énergies dans le combat. Et comme pour les autres, nous n’avions pas de mode d’emploi. Trouver des masques ou en faire coudre quand il y avait pénurie ; soutenir nos hôpitaux et nos maisons de repos ; permettre aux publics les plus fragiles et les plus isolés d’être approvisionnés en courses et repas quand il fallait absolument rester chez soi ; prendre des arrêtés pour imposer le masque, puis plus, puis à nouveau ; sanctionner le plus rapidement possible comme demandé les comportements jugés inciviques puis se faire taper sur les doigts parce qu’on allait trop vite ou parce qu’on utilisait pas le bon formulaire ; tracer des lignes sur les trottoirs pour indiquer des sens de circulation ; informer de toutes les décisions prises au gré des changements de stratégie ; créer du lien face à la distanciation physique ; soutenir l’Horeca, la culture, le sport, les associations avec des moyens plus que limités ; se faire critiquer par les uns parce qu’on ne prend pas assez de mesures de contrôle et par les autres parce qu’on en prend trop. Bref, la liste n’est pas exhaustive, mais nous pensons pouvoir dire que les communes ont tenté de « se mettre au service du collectif » face à une crise qui l’exigeait plus que jamais. Et si toutes ces épreuves ont été éreintantes, nous devons aussi reconnaître qu’elles nous ont rapprochés de ce que représente vraiment le sens du service public.

La place qui est la nôtre n’est pas celle où la stratégie globale est définie, mais elle nous permet d’être aux premières loges de tout ce qui se vit dans notre société. Aujourd’hui, nous sommes à plus d’un an du début des effets de la pandémie chez nous et des premières mesures qui nous privent de moments qui sont essentiels à nos vies. Nous ne rentrerons pas dans le débat quelque peu démagogique de définir quels publics souffrent plus que les autres. Personne n’est épargné. Et depuis le début, il est fondamental de pouvoir gérer cette crise avec le plus de rigueur possible. Pour l’efficacité de notre action mais aussi pour que les décisions prises puissent être légitimement comprises.

Au nom de cette rigueur et à la lumière de notre expérience, nous devons vous relayer le message suivant, avec tout le respect que nous devons à celles et ceux qui doivent prendre les décisions et l’humilité partagée de ne pas être experts du virus. Les efforts exigés ont été acceptés de façon exemplaire par la toute grande majorité alors que le coût humain, social, psychologique ou économique était loin d’être négligeable. Mais l’endurance a ses limites. Et nous pouvons vous confirmer ce que vous devez certainement déjà savoir : le risque d’étouffement, de désespoir et donc d’explosion est là, un peu partout. Notre population ne peut plus mettre sa vie entre parenthèses encore longtemps.

Or, il nous semble que la situation a changé depuis le lancement de la politique de vaccination. Depuis le début de la crise, il nous a été rappelé que les mesures de limitation de nos libertés (de rencontre, de sortie, de contacts, de travail, de loisirs, de voyages, etc.) étaient liées à l’exigence légitime et acceptée de ne pas submerger nos hôpitaux et nos unités de soins intensifs. Et nous avons pleine conscience de ce que vécurent ces derniers, mais aussi nos maisons de repos ainsi que leurs pensionnaires. Beaucoup trop de personnes ont perdu la vie. Nous avons appris aussi que l’âge des personnes et leur état de santé (ce que nous appelons la comorbidité) ont une influence directe sur le risque de complication à la suite d’une contamination. Inversement, beaucoup de personnes plus jeunes et sans les caractéristiques de comorbidité s’en sortent manifestement nettement mieux. Il apparaît donc que le fait que des vaccins puissent le plus rapidement possible être administrés aux publics à risque constitue un changement essentiel permettant d’essayer une autre stratégie que le confinement strict.

D’autre part, il est fondamental de considérer que nous ne pouvons pas ériger en système les règles actuelles. Tant sur le plan humain que sur le plan démocratique. Sur le plan humain, ni les jeunes, ni les familles, ni les personnes isolées, ni les personnes âgées, ni les femmes et les hommes forcé(e)s de ne pas travailler, de ne pas se retrouver, de ne pas voyager, de ne pas fréquenter leur école ne pourront supporter plus longtemps sans réagir. Et nous ne pouvons pas non plus faire de nos forces de police des femmes et des hommes qui vont finir par se faire haïr par la majorité de notre société entière si on continue à leur demander de faire respecter et de sanctionner des comportements qui en définitive sont parmi les plus humains. Sur le plan démocratique, la fragilité du régime d’exception dans lequel nous nous sommes installés a été rappelée à juste titre par de nombreux acteurs et actrices de notre société.

Ainsi, sur base de l’ensemble des éléments précédents, nous avons la perception, Mesdames et Messieurs les membres du Comité de concertation, qu’est venu le temps où nous devons absolument inverser la logique du risque le plus rapidement possible. En clair, il nous semble que notre pays devrait accepter dès la fin du programme de vaccination des personnes à risque de lever clairement un nombre important de restrictions, quitte à accepter une augmentation des contaminations dès lors qu’elles ne pourront plus toucher les personnes les plus vulnérables et donc avoir un impact sur les hospitalisations. Sans cela, les risques sociaux, économiques, démocratiques, psychologiques et humains encourus nous semblent aujourd’hui encore beaucoup plus importants.

Ceci reste l’analyse qu’un Bourgmestre peut faire avec l’ensemble des éléments qu’il peut avoir en sa possession. Bien sûr nous n’avons pas les informations les plus récentes sur les variants, les vaccins ou tout autre élément scientifique qui vous permettrait de tirer d’autres conclusions. Mais nous avons par contre la conviction que le débat public doit être extrêmement clair, démocratique et transparent. Et qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur qu’il puisse être à un moment contradictoire s’il est toujours argumenté parce que nous savons qu’il n’y a qu’un seul camp, celui des femmes et des hommes qui essaient de prendre les meilleures décisions par rapport à une crise totalement inédite.

Christos Doulkeridis, Bourgmestre d’Ixelles