Une opinion de Paul Robert, haut fonctionnaire fédéral. L’auteur, bien connu de la rédaction, utilise un nom d’emprunt pour éviter des effets préjudiciables vu sa position professionnelle.

Au fil des siècles, les fins de pandémies ont souvent été synonymes d’avènement d’une nouvelle ère. La crise sanitaire du Covid-19 amènera-t-elle aussi son lot de changements ? Rien ne semble moins sûr.

Au fil des siècles, les pandémies, phénomènes mystérieux et mortels, ont souvent été perçues comme hâtant la fin d’une époque et l’avènement d’une nouvelle ère. La peste qui ravagea Athènes en pleine guerre du Péloponnèse fut perçue comme le signe de la fin de l’âge d’or athénien. Au IIe siècle après J.-C., la peste antonine désorganisa profondément le haut-empire romain, qui ne devait pas tarder à plonger dans l’anarchie militaire. La peste justinienne, qui décima le monde méditerranéen au VIe siècle, contribua à précipiter la fin de l’antiquité tardive. La peste noire, qui emporta près d’un tiers de la population européenne au XIVe siècle, fit beaucoup pour disloquer la société médiévale et hâter la Renaissance.

Le Covid s’est révélé bien moins meurtrier que ses illustres devancières - il n’en a pas moins choqué profondément nos contemporains comme un évènement mondial, hors-norme, inattendu, pas du tout prévu dans l’ordre des choses, absolument pas en cohérence avec le grand tapis roulant du progrès censé nous emmener sans efforts, par voie de mondialisation et de progrès technologique, vers un avenir radieux et mirifique.

Un retour à nos roues de hamster

Le Covid provoquera-t-il un changement de paradigme ? En d’autres termes, nous fera-t-il tomber du tapis roulant, en mal (repli sur soi, "retour des heures les plus sombres", etc.) ou en bien (fin de la course à l’abîme capitaliste, efforts renouvelés contre la destruction de l’environnement, solidarité et civisme retrouvés) ? La réponse, malheureusement, semble être négative. Tout indique, dans les premiers jours de l’après-Covid, que l’on s’oriente vers un retour à nos roues de hamster, à pédaler toujours plus vite. La "relance" sera une relance en arrière.

La pandémie n’est pas encore calmée qu’on en voit déjà les signes annonciateurs : on le voit dans les profits indécents engrangés à la faveur de la crise par certaines multinationales (alors que le petit entrepreneur local se meurt) ; on le voit dans l’attribution par notre gouvernement du marché de fourniture de masques à une boîte aux lettres luxembourgeoise qui importe ses masques de Chine (preuve que la neutralité juridique n’est pas vraiment compatible avec la protection du tissu économique local) ; on le voit dans le fait que, en France comme en Allemagne ou en Belgique, les gouvernements se sont d’abord préoccupés de rouvrir les supermarchés et les centres commerciaux tandis que les églises, bien oubliées, restaient fermées (les gouvernements pouvant compter sur la docile complaisance des évêques, toujours terrifiés de faire le moindre esclandre). On peut aussi mentionner le soutien sans condition des institutions européennes au secteur bancaire, ou le plan de sauvetage européen du secteur aérien, dépourvu de la moindre réserve sociale ou environnementale, ou encore l’accord de libre-échange avec le Mexique signé en douce à l’ombre du Covid. Quelques signes parmi d’autres qui laissent voir, comme l’écrit Houellebecq, que le monde d’après sera le même, "en un peu pire".

Les saucissons de consommation

"Quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, écrit Céline dans Voyage au bout de la nuit, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille." Force est de convenir que nos gouvernements nous aiment d’un amour fou, occupés qu’ils sont, depuis un demi-siècle, à nous transformer en "saucissons de consommation", farcis en supermarchés, zonings commerciaux dont on ne voit pas le bout, tabourets sur vols low cost, plages bétonnées, smartphones débilitants, programmes scolaires qui n’apprennent rien, emplois "flexibles" (c’est-à-dire précaires) : le tout enveloppé dans la rhétorique la plus libérale, la plus gracieuse, la plus élevée - "l’étron farci au caramel", pour citer à nouveau Céline, qui, dans Voyag e, se moque des soldats français, "couillons drapeautiques", "émancipés frénétiques" qui meurent en criant "Vive Diderot !", "Bravo Voltaire !". Nous, dans la grande bataille du lendemain de pandémie, nous pourrons crier à pleins poumons : "Vive Jeff Bezos !", "Bravo les emballages plastiques !", "Vive Amazon ! Deliveroo ! Ryanair ! Netflix ! Les supermarchés !".

Si nous voulons une relance de supermarchés, de compagnies aériennes low cost, de tourisme de masse, de zonings commerciaux, de sacrifice des plus faibles (le Covid ayant déjà fait un utile ménage dans les maisons de retraite - on se rappelle qu’en décembre 2019, Georges-Louis Bouchez, dans une conversation avec un certain ministre, avait dit en plaisantant que l’euthanasie serait tout de même bien utile pour régler le problème des pensions - le voilà servi), rien de plus facile : il suffit de ne penser à rien, de ne rien faire. Le capitalisme s’en chargera pour nous, lui qui a la faculté fascinante de convertir toute catastrophe en "opportunité". Habilement récupérée, toute crise constitue en effet une formidable opportunité de donner un coup d’accélérateur à l’éradication des "entraves" (attaches, enracinements, solidarités) qui empêchent de consommer en paix. Dans cette logique il est ainsi parfaitement compréhensible de repousser le plus tard possible la reprise des messes dominicales puisque, qui sait, cela permettra peut-être de mettre un coup de boutoir à une pratique religieuse et sociale déjà en voie de disparition, et à libérer ainsi du temps de consommation.

Force est de constater, à rebours de tous les éternels optimistes qui chantent les lendemains radieux de l’après-Covid, que ce dernier, vu la manière subtile dont il se profile, n’apparaît pas très joli : juste la même chose, "en un peu pire", revêtue de tous les oripeaux libéraux (croissance, consommation), farcie au caramel d’une rhétorique churchillienne de "lendemain de crise" qui légitime tous les sacrifices pour les uns et toutes les entourloupes pour les autres.

À la place de la "relance" qui nous est si bien préparée, on pourrait rêver, pourtant, et contre tout espoir, à une "résurrection" : résurrection d’une économie enchâssée dans des valeurs de proximité et d’utilité, résurrection du métier (par opposition à "l’emploi", précaire et interchangeable), résurrection de la solidarité, du sens civique, bref, création ou recréation d’une société décente et durable. Mais pour cela, il faudrait retrouver collectivement notre sens critique, se montrer bien attentifs, rusés, méfiants même, plutôt que de signer un chèque en blanc à des élites économiques et politiques pour qui chaque crise est le prétexte à nous transformer en toujours plus replets saucissons de consommation.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.