Fonctionnaires court-circuitant les procédures au bénéfice d'«amis» politiques ou résultats d'études publiques mis dans le tiroir: comment tempérer ces dérives?

Economiste

Chargé de cours

Citoyen et militant (1)

La Carolo et autres dossiers récents sont des scandales, qui font mal à tous ceux qui dans leur vie quotidienne font le mieux possible leur travail et investissent dans l'action associative, politique ou syndicale sans attendre ni repas gratuits ni autres gratifications matérielles. La cause est entendue: ces scandales révoltent tout citoyen engagé dans la vie de la cité.

Mais ces scandales ne doivent pas cacher d'autres dérives, qui ne sentent pas le soufre, mais rongent notre système démocratique de l'intérieur. L'arbre des scandales ne doit pas cacher la forêt des petits (et grands) arrangements entre amis.

Commençons par cette habitude solidement ancrée auprès de certains fonctionnaires: transmettre copie des réponses de l'administration et des dossiers qui y arrivent en priorité aux «amis» politiques, court-circuitant les procédures et les collègues, sans respect de la loyauté que doit manifester toute administration à son autorité légitime, au mépris de toute déontologie. Ce même copinage politique empêche évidemment ces mêmes fonctionnaires de dénoncer les dossiers qui posent problème (retard au-delà du raisonnable, décision partisane...). Ces serviles fonctionnaires fautent une troisième fois en décourageant tous leurs nombreux collègues qui, eux, avec ou sans «couleur» politique, font leur travail avec sérieux et rigueur.Ces dérives, quel qu'en soit le nombre, suffisent aux yeux des politiques à justifier l'existence des cabinets ministériels et scabinaux, dont Alain Eraly a à juste titre montré les limites. Il n'y aura pas de revigoration démocratique sans une administration à la fois rigoureuse (respect des procédures), transparente (l'information qui y arrive ou qui en sort est la propriété de tous, mandataires et citoyens, ministres et parlementaires, majorité et opposition), dotée de moyens pour à la fois résister aux pressions et faire sortir les dossiers douteux. Et le recours aux consultants de tout poil ne peut pas casser les forces vives de l'administration.La proximité partisane ne s'arrête pas à l'administration. Illustrons cela avec la gestion des dossiers des gares en Wallonie, qui a mobilisé à plein les réseaux, sans jeu de mots. Des réseaux interpersonnels sont nécessaires à toute vie en société, là n'est pas la question. Mais ils ont trop souvent tendance à fonctionner en vase clos. Et cela aide bien sûr quand tout ou partie des intervenants (bourgmestre, responsable du dossier à la SNCB, etc.) sont de la même couleur politique: on peut s'entendre à merveille pour faire passer ce qu'entre soi on a défini comme le bien public. Mais les coteries inter-partis fonctionnent aussi. Les dizaines de milliers de navetteurs de la SNCB y trouvent-ils leur compte? J'en doute. Pour moi, l'argent investi, par exemple, dans le chantier de la gare des Guillemins (300 millions d'euros au bas mot!) pose au moins autant question que celui perdu à Francorchamps. Il n'y a pas que l'estompement de la norme qui pose un problème démocratique, il y a aussi l'estompement des réalités vécues par les citoyens ordinaires. Les navetteurs, par exemple ceux de la dorsale wallonne, auraient peut-être préféré une ligne moderne plutôt que des gares luxueuses et grandioses.

Cette vision du monde qui tend à privilégier les «amis» a forcément pour corollaire de considérer avec méfiance les «non-amis». En gros, ceux à qui on ne peut pas vraiment faire confiance pour jouer le jeu ou leur confier une étude ou les consulter ou les désigner comme commissaire ou... Cela tue le débat, empêche de nouveaux points de vue d'émerger, revient à se priver de compétences et donc affaiblit la démocratie. Et quand en plus les résultats d'études payées sur fonds publics sont mis dans le tiroir, le terreau de la vie démocratique s'appauvrit.

Il n'y a malheureusement pas de recette miracle pour faire vivre une démocratie. Mais il y a en tout cas quatre règles de base: l'extrême rigueur dans l'utilisation des fonds publics (ils ne sont pas là, par exemple, pour abreuver ou rassasier), la transparence, des procédures claires, ouvertes, avec recours, et le respect des compétences. Il y a donc du pain sur la planche. La Wallonie a au moins autant besoin d'un plan Condorcet que d'un plan Marshall.

NdlR: Philippe Defeyt a été parmi les fondateurs d'Ecolo.

© La Libre Belgique 2006