Une opinion de Jérôme Brunet, architecte et fondateur de l'agence Brunet Saunier Architecture, d'Antoine Kersse, architecte et de Julia Tournaire, architecte-urbaniste.

La crise sanitaire doit être l'occasion de réorganiser les hôpitaux en combinant la gestion des flux et la maîtrise des proximités.

Face au Covid-19, des mesures exceptionnelles sont prises pour répondre à une crise que tous espèrent aussi exceptionnelle. Plane pourtant au-dessus d’elle le spectre de nombreuses autres à venir. Comment donc planifier et dessiner l’hôpital pour le rendre disponible à l’imprévisible ?

L’hôpital est en état d’urgence. Il est sous «pression», comme le latin urgeo, «pressant», du terme «urgence» nous l’enseigne. Mais le Covid-19, c’est surtout l’urgence dans l’urgence, la pression en plus qui met l’hôpital en surpression. Pour limiter l’implosion, il n’y a alors plus que deux stratégies possibles : ouvrir la vanne en précipitant les sorties ou rallonger la capacité d’accueil. Les évacuations par TGV, les navires médicaux et les hôpitaux de campagne sont les outils de ces tactiques réservées habituellement aux temps de guerre ou aux déserts médicaux. Nos hôpitaux de ville n’ont-ils pas mieux à offrir ?

Face à un système de santé maintenu à flux tendu, l’hôpital doit trouver les moyens d’une dépressurisation à long terme de ses services et personnels. Il doit embrasser l’incertitude et être prêt à tout soigner, sans chercher à répondre spécifiquement à un programme donné. Il ne peut être un espace ajusté et doit au contraire être capable, en cas d’urgence, de déployer certaines fonctionnalités sur d’autres. Ainsi pré-pensés, les secteurs déjà équipés de la chirurgie ambulatoire pourraient être rapidement convertis en services de soins intensifs. D’autres espaces, comme les chambres d’hébergement conventionnelles, pourraient être dimensionnés et agencés de telle sorte à pouvoir facilement accueillir des soins vitaux. Et, enfin, le pré-équipement des espaces neutres tels que le hall, les attentes ou les zones de stationnement, permettrait d’augmenter provisoirement la capacité générale de l’hôpital.

Amplifier l’usuel, irriguer des espaces défonctionnalisés, planifier l’agilité et aménager la réactivité, ces précautions reviennent finalement à intégrer au sein même de l’édifice hospitalier plusieurs soupapes de décompression. Cet hôpital est un hôpital nécessairement généreux au quotidien pour une réponse exceptionnelle à l’urgence.

Hospitalité

Avant l’hôpital, il y avait l’hospice, lieu de refuge pour les nécessiteux. L’essor de la médecine l’a ensuite fait évoluer en lieu de soin ouvert à tous. Aujourd’hui, la tendance est à sa transformation en un équipement de pointe, une machine curative à haute performance hospitalière. Pour suivre la trajectoire de ce «virage ambulatoire», la préparation et la convalescence sont peu à peu prises en charge en dehors de l’hôpital, au sein de services hôteliers situés à proximité, ou à distance depuis l’espace domestique. Mais un hôpital qui n’héberge plus est-il toujours un hôpital hospitalier ?

Traditionnellement couché, le patient reste désormais debout le plus longtemps possible, valide jusqu’à sa prise en charge médicale. Devenu un espace de déambulation verticale plus que de résidence horizontale, un lieu mouvant plus qu’un décor immobile, un maillage de fonctionnalités plus qu’une centralité, l’hôpital doit mettre en place un nouveau cheminement de soin qui perpétue l’hospitalité dans l’absoluité de ses exigences. Garante de la prise en charge égalitaire de nos fragilités individuelles, elle doit en effet survivre à toute crise qui tenterait de l’atrophier.

L’architecture de l’hôpital peut exalter cette hospitalité, comme symbole d’une organisation collective de la santé, nous rendant toujours plus solidaires et non solitaires devant la gestion de notre humanité. Scène du visible comme de l’invisible, elle doit savoir quand faire disparaître la machine pour libérer les songes et quand la faire apparaître pour calmer les craintes. Seule la poétique bien huilée d’un hôpital confortable, à la matérialité délicate et durable, aux espaces nobles ouverts sur leur environnement et baignés de lumière naturelle saura affecter le patient par les sens et remplacer l’image de son morcellement par l’expérience de son rétablissement.

Transmission

Le virus est aveugle aux frontières qui ceinturent habituellement les pays, les individus et même les espèces, et dont la virtualité nous apparaît aujourd’hui avec force. Face à une menace sans bornes, nous trouvons pourtant refuge derrière les mêmes réflexes archaïques de repli et de clôture. Aux murs d’enceinte se substituent simplement les bulles plastiques déployées autour de nos organismes. La distance implicite entre nous et les autres, variant selon les cultures et constituant notre dimension cachée, aura fini par se matérialiser. Sauf qu’ainsi cristallisée, elle n’est plus négociable et fait même la fortune des technologies du sans-contact.

Heureusement, très vite asphyxiés par la restriction de nos relations, nous avons aussi réagi à cette condition commune par un partage à grande échelle des expériences et émotions activées par la pandémie. Les transferts de connaissance et de savoir-faire se sont intensifiés. Et c’est grâce à la mutualisation des ressources et des forces productives, au partage en libre accès de certaines données et à la fédération d’une recherche mondialisée, qu’il semble aujourd’hui possible d’amorcer notre rapprochement.

L’hôpital n’est pas affaire de distances et de limites. Il est au contraire lieu de transmission et interface d’échanges. Le sans-contact à l’hôpital n’a donc de sens que s’il est mis au service d’une reprise de contact des hommes entre eux et avec leur propre corps. Accélérons les transmissions lorsque celles-ci favorisent la recherche et déployons l’automatisation si elle permet au personnel soignant de recouvrer ses capacités à apprendre, enseigner et prendre soin des patients, mais ne faisons pas de la distanciation la mesure de l’hôpital.

L’architecture hospitalière est autant gestion des flux que maîtrise des proximités. Justement formalisée, elle est le passage entre la machine et l’humain, la rationalité et la générosité, l’urgence et l’hospitalité. Bien sûr, elle ne peut rien toute seule et implique la convergence d’une multitude d’acteurs. Elle est aussi une question de société qui nous concerne tous : quel hôpital désirons-nous ? Un hôpital qui ne fait que suturer les multiples délitements en cours et qui rend stérile nos liens ? Ou un hôpital qui nous aide, à l’inverse, à recouvrer notre vitalité et à cultiver notre mise en commun ?

Nous ne pouvons prévoir le visage de la prochaine crise mais nous sommes certains que l’imprévisible surviendra. Faisons donc preuve d’optimisme, cultivons notre volatilité et acceptons notre vulnérabilité, pour faire de l’anticipation l’anticorps de notre immunité collective.

Ce texte a initialement été publié sur "Libération".