Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'école européenne. 


Un concours de décorations de portes, initié par un professeur d’art, anime conversations et couloirs.

Sur la porte, un bout de ciel. Ou plutôt, en réalité, un long papier bleu, de cet incomparable bleu méditerranéen, si tranchant sur les façades si blanches, là-bas, en pays hellénique. Il s’agit bien du ciel puisque flottent, ça et là, sur toute la surface du papier, des nuages blancs, petites boules de coton collées à jamais, comme autant de marques de tendresse. Au centre, elles se concentrent davantage, pour porter à la vue des passants une reproduction de la Création d’Adam, par Michel-Ange. Reproduction modifiée, cependant : dans le rôle du dieu, se trouve la professeure de philosophie de futures bachelières et, dans celui de sa création, ces mêmes élèves.

Il a fallu pas mal de connaissances et de culture, mais aussi d’admiration et d’humour, pour pouvoir créer un tel montage, et ces jeunes filles, en fin de parcours scolaire mais à quelques mois de leurs examens finaux, n’en manquent pas : en grandes lettres, dans le bas de leur œuvre, elles ont aussi écrit "Kant be tamed", un judicieux jeu de mots entre les traductions anglaises de "nous, les indomptables" et "Kant, sois dompté". La professeure en question est aux anges !

Ces élèves ont obtenu le premier prix du premier concours de recouvrement de portes de classes, lancé, le trimestre dernier, par une professeure d’art qui souhaitait, d’une part, proposer matériel et aide ciblée aux élèves créatifs et, d’autre part, vivifier ces portions de surfaces unies et lisses que sont toutes les portes. Le deuxième prix est revenu à des élèves de sciences humaines, plus jeunes, pour une peinture de mappemonde tout autour de laquelle sont collés des personnages divers mais symboliques. Là aussi, un message s’étale fièrement, en écho à la synthèse de ce qui se répète sans doute dans cette enceinte de cours là : "la nature nous a faits frères, l’histoire nous a rendus amis." No comment.

La valeur d’hommage spontané de ces panneaux nés de l’imagination d’élèves s’avère particulièrement émouvante pour le professeur occupant la classe concernée. Comme la participation au concours était libre et volontaire, sans autre contrainte que des limites pratiques telles que la taille des portes et de leur poignée ou la disponibilité du matériel, se voir élu par un groupe de jeunes artistes touche indéniablement les enseignants concernés, surtout quand le résultat respire l’humour et la reconnaissance.

En outre, les conversations suscitées par toutes ces petites œuvres d’art se sont révélées innombrables, inespérées et tellement bienfaisantes : entre les membres des équipes créatrices, d’abord, mais aussi entre l’initiatrice du projet et ses collègues, entre les artistes et chaque enseignant concerné, entre les différents bénéficiaires de ces décorations, et entre ceux qui les découvrent en passant.

Car la dernière qualité de l’opération n’est pas la moindre : la vie, les idées, les couleurs qui recouvrent désormais, dans tous les couloirs, quelques-unes de ces surfaces jusqu’ici purement fonctionnelles. Il aura fallu qu’un regard d’artiste se pose sur elles pour que leur uniformité, leur platitude, apparaisse clairement contradictoire au foisonnement d’énergies qui surgit sans cesse dans tous les coins de l’école. Faites se rencontrer les deux et il n’est plus une allée qui n’affiche, désormais, ici des caricatures de grands écrivains, là des planètes de notre système solaire, là encore des symboles mathématiques en mouvement ou des émoticônes, des pages géantes… Plus d’un sourire naît désormais dans les couloirs, à la seule vue de ces humbles œuvres.

Enfin, à tout le monde, ces portes rappellent que les talents de tous sont immenses et qu’il n’est jamais vain de les laisser s’exprimer, se confronter, se stimuler. Un message écrit en filigrane sur toutes les portes d’écoles.