Une opinion de l'Abbé Philippe Mawet Curé, responsable de la paroisse de Stockel-au-Bois (Waoluwe-Saint-Pierre). Ancien responsables des messes radio et TV à la RTBF.

Au Vatican, le cardinal Sarah, préfet du dicastère pour la liturgie et les sacrements, vient de rappeler l'importance d'une participation "présentielle" à l'eucharistie, c'est-à-dire à la messe. "Autant les moyens de communication ont rendu de grands services à une époque où il n'y avait pas de célébrations communautaires, (autant) ces émissions risqueraient à elles seules de nous éloigner d'une rencontre personnelle et intime avec Dieu".

Ce rappel est important car rien ne remplacera jamais la présence (oserais-je dire la réelle présence) à l'eucharistie pour, à la fois, nourrir notre foi et bâtir des communautés au plein souffle de l'Évangile. C'est dans ce contexte que je voudrais partir d'une expérience réalisée à la paroisse Sainte Alix (à Woluwe-Saint-Pierre) dans le cadre de l'Unité Pastorale de Stockel-au-Bois, pour réfléchir à cette importante question de la place des réseaux sociaux dans la vie des communautés chrétiennes marquées par cette crise sanitaire du Covid 19.

La crédibilité de l'Eglise passera par des chemins innovants

Depuis le début du confinement (dès le dimanche 15 mars dernier), la paroisse a mis sur pied des "célébrations-vidéo" et, aujourd'hui, des "vidé(h)omélies" qui, chaque dimanche et avec une régularité jamais prise en défaut jusqu'ici, ont permis de renforcer les liens de la communauté paroissiale. Nous avons voulu "réaliser des vidéos inattendues et inventives sur une chaîne Youtube créée pour l'occasion" (Pierre Mairesse dans le bulletin paroissial "La vie à Sainte Alix" n° 500). Il s'agit de la chaîne "Stockel-au-Bois". Pendant le temps du confinement, plus de 200 paroissiens de tous âges et de toute compétence (ou incompétence) ont participé à la réalisation - le plus souvent depuis chez eux -- de ces vidéos qui, comme l'attestent les chiffres de visionnement, ont été vues par plusieurs centaines de personnes.

Aujourd'hui, et après une série de 5 messes-radio retransmises par la RTBF depuis l'église Sainte Alix dans un temps de déconfinement progressif et encadré, les "vidé(h)omélies'"ont pris le relais. Il y a chaque fois la proclamation de l'Evangile, l'homélie et un(e) invité(e) en lien avec l'actualité locale ou plus "universelle" de la vie pastorale ou sociétale. Cette expérience a déjà suscité quelques réflexions qui peuvent, je crois éclairer les propos du Cardinal Sarah.

1) C'est vrai qu'il y a aujourd'hui le risque de confondre une Église connectée et une Eglise virtuelle. Pour reprendre l'exemple des vidé(h)omélies, ce qui fait leur ADN, c'est qu'elles sont, certes, diffusées sur des supports virtuels mais qu'elles s'enracinent dans le concret d'une communauté : les premiers destinataires peuvent s'y reconnaître et; surtout, y participer d'une façon ou d'une autre.

2) Ces retransmissions viennent étoffer ce qu'on pourrait appeler "l'offre pastorale" et n'auront jamais comme objectif de remplacer la participation présentielle aux célébrations organisées par la paroisse.

3) Nous n'avons pas voulu retransmettre "la messe paroissiale" ni en direct ni en différé. Nous le ferons, en direct cette fois, à l'occasion de circonstances exceptionnelles telles que les célébrations (reportées pour cause de virus) des premières communions et des confirmations. Devant l'obligation de limiter drastiquement le nombre de personnes présentes dans l'église et devant l'impossibilité de quintupler le nombre de célébrations, le seule façon de rejoindre les familles était de leur proposer cette retransmission. Cela reste un "palliatif" mais seul le nombre important de jeunes et d'enfants catéchisés en paroisse justifie ce qui reste une exception.

4) Pourquoi, dès lors, ne pas le faire chaque dimanche puisque, pour chaque célébration, il nous faut limiter le nombre de participants en ayant recours à un système d'inscriptions qui reste... la moins mauvaise des solutions. Même en décidant d'ajouter une messe supplémentaire à l'horaire habituel.

- Une première raison est de ne pas favoriser une accoutumance en gardant à ces retransmissions un caractère exceptionnel. Nous ne pouvons pas nous habituer à ne pas participer à l'eucharistie ou, pire, à mettre sur le même pied une participation présentielle et une "participation" par écran interposé.

- Une deuxième raison est de ne pas prendre la place, en "petit comité" et avec des moyens limités, des messes télévisées retransmises par les chaînes publiques (RTBF ou "Le Jour du Seigneur" sur France 2) ou par des chaînes catholiques de référence (comme KTO, par exemple). Il y a là un service d'Église irremplaçable car ces retransmissions permettent de donner aux malades et à tous ceux qu'une mobilité défaillante empêche de rejoindre l'église, une célébration télévisée sans laquelle ils seraient privés de toute vie communautaire d'une part et, d'autre part, ces messes TV - diffusées à (plus) grande échelle - donnent à la communauté chrétienne une visibilité grâce au fait que ces célébrations s'inscrivent (sur les chaînes publiques) dans une programmation qui peut révéler la place et l'importance du "religieux". Même dans une société sécularisée.

5) Je crois aussi que le fait de ne pas retransmettre, régulièrement, des messes mais bien plutôt des "célébrations non eucharistiques" sur une chaîne Youtube permet d'associer un plus grand nombre d'intervenants à la réalisation de ces vidéos. En effet, il y a un travail d'enregistrement qui demande plusieurs "prises", Il y a un travail de montage peu compatible avec la retransmission d'une messe... qui ne se manipule pas. Il y a le différé qui permet à chacun de s'organiser pour le visionnement de la vidéo. Il y a aussi la permission qu'on se donne de faire un script adapté aux besoins et souhaits de la communauté et qui comporte à la fois des temps de prière et des extraits de catéchèse en vidéoconférence (par exemple) mais aussi des témoignages et mini-reportages. Cette créativité se semble ni possible ni adéquate dans la retransmission d'une messe.

En conclusion (toujours provisoire dans de telles questions), je crois qu'en ce domaine et au titre de ses responsabilités vaticanes, le Cardinal Robert Sarah a raison de rappeler l'importance de la participation "présentielle" à l'eucharistie. J'ai voulu montrer que, dans le contexte local, comme celui de la paroisse Sainte Alix qui ne peut pas accueillir tous ceux qui voudraient être présents dans l'église pour les célébrations dominicales, les réseaux sociaux peuvent (et pourront) nous aider à rester innovants. Les vidé(h)omélies restent des outils au service d'une pastorale que ce temps de crise peut d'autant plus justifier.

A ceux qui disent qu'il faut être riches pour entreprendre de telles initiatives, je réponds que c'est l'outil de communication le moins cher parmi ceux sont nous disposons. C'est vrai que nous bénéficions d'une équipe compétente et motivée sans laquelle rien ne serait possible. Mais c'est vrai aussi que, dans l'Eglise, la question des ressources humaines est souvent plus importante à résoudre que celle des ressources financières, même si les deux sont étroitement liées.

Ce temps de crise sanitaire est devenu le temps d'un "kairos" (un moment favorable, selon l'Ecriture) au plan pastoral. Aujourd'hui, l'Eglise vit une "crise de la proximité". Ici comme dans d'autres domaines, la crédibilité de l'Eglise passera par des chemins innovants et prophétiques. Et pourquoi pas via Youtube ?