Une opinion du Père Luc Moës, moine de Maredsous.

Qui n’a pas remarqué que le Saint-Père, le pape François, dès l’orée de son pontificat, s’est délibérément réclamé d’une Église dynamique, inventive, positive, obligeante envers les personnes et chaleureuse, ouverte vers l’avenir ? En somme, voir l’Église se décentrer d’elle-même. Qu’elle se soucie de ses périphéries, qu’elle s’ouvre de plus en plus au monde ! Il a condamné radicalement toutes les formes possibles du cléricalisme d’antan (Jér. 5,31). Il souhaite voir les laïcs prendre enfin l’Église en charge, …

Pour une Eglise plus ouverte

N’est-ce pas alors justement dans une franche et libre confrontation des différents modes de pensée que l’Église contribuerait à une salutaire ouverture pour tous ? Au lieu de se cantonner dans un mode de pensée trop souvent déductif, elle décillerait les yeux de plusieurs en osant appliquer une pédagogie évangélique d’anticipation aux situations humaines et mondiales actuelles.

D’un autre côté, au lieu de regretter l’individualisme croissant dans la société, pourquoi l’Église ne voit-elle pas dans ce travers une juste occasion de rencontrer la société humaine pour développer une description plus engageante de la conscience personnelle ? De l’interdépendance humaine, de la solidarité, du partage ?

Par conséquent, voilà qui mérite une réflexion conjointe de la part de la société et de l’Eglise. Celle-ci, en effet, se soucie de "tous ceux qui cherchent Dieu avec droiture" et le monde scientifique qui cherche à valoriser tant de découvertes, notamment liées à l’Intelligence artificielle, au transhumanisme, à la robotique, … où la conscience humaine est fondamentalement concernée pour le respect de la personne et la sauvegarde de la liberté humaine.

L'Eglise peut en sortir plus forte

Après une mise en valeur du primat de la conscience, il est une autre perspective d’avenir qui concerne l’Église. L’Histoire enseigne à ce sujet. L’Église a généralement tiré le plus grand profit des épreuves encourues, lors des persécutions sous l’Empire romain ou, récemment, sous le communisme, le nazisme, … !

Positivement, au lieu de craindre ou de contrarier les cultures qu’elle approchait, l’Église s’est investie dans l’étude et la reconnaissance de tant de cultures diverses, même païennes - aujourd’hui, on parle des non-croyants - (latine surtout, grecque dans une moindre mesure, arabe, byzantine, …).

Tout cela pour espérer voir l’Église actuelle, autant les fidèles que les pasteurs, à tous les degrés du clergé, tirer un parti inespéré de l’épreuve que lui cause la pandémie.

En quel sens ? Je m’explique en m’arrêtant un moment au témoignage exemplaire de la plupart des agents de la Santé (médecins, infirmières, …). Dans une autre mesure, celles et ceux du Service public (postiers, policiers, éboueurs, …). Y compris les innombrables citoyens qui ont prêté main forte ou secourable aux personnes âgées, isolées, voisines ou amies.

Ces personnes se sont dévouées, et jusqu’à se sacrifier quelquefois, "pour que l’autre vive" parce qu’elles en ressentaient la pertinence, la nécessité, la philanthropie, la plus pure humanité. L’Amour, en somme. Elles ne se sont donc pas demandé en vertu de quel principe, de quel dogme, de quelle tradition religieuse qui prônerait la justice ou la charité, non, elles se sont assignées, elles s’acquittent de ce devoir parce qu’elles l’estiment leur sourdre au plus profond de leur conscience.

Par conséquent, l’avenir proche de l’Église consistera, moins dans son rappel de tant et tant de dogmes mais dans une humble et commune solidarité humaine ainsi que l’Évangile la recommande (Mt 25,31-46).

Sans du tout déprécier le zèle des fidèles en faveur des célébrations liturgiques, certains ont choisi l’engagement pratique, le service social immédiat, quitte à rêver pour plus tard, hors d’urgence, d’une action de grâces solennelle, une eucharistie, des messes à célébrer avec tous ceux et celles qu’on aura fort à propos sauvés de la détresse, ou du pire surtout.

On pense au témoignage de Jésus qui n’a initié, célébré la sainte Cène qu’après avoir tout tenté, depuis Nazareth jusqu’à Jérusalem en sorte que la Loi soit intériorisée et que l’Amour soit aimé, les pauvres secourus.

Ainsi, quand le célébrant conclut l’eucharistie en disant : "Allez dans la paix du Christ !", quand les fidèles répondent : "Nous rendons grâces à Dieu !", ce n’est pas tant pour exhorter à vivre l’avenir selon l’Évangile, mais c’est d’abord en reconnaissance de toutes les grâces reçues et exercées telles qu’elles ont été préalablement perçues et honorées en conscience.

Ou encore, quand le Saint-Père, le pape François s’adresse à l’Église universelle, il invite tout un chacun à l’exercice primordial, essentiellement humain de l’empathie élémentaire, de la générosité, de la compassion. Voire avant même la piété.

A quoi bon, en effet, se réclamer de la culture, voire même de la foi chrétienne, quand il y a des continents entiers qui menacent faim, quand des nations d’obédience chrétienne déclarent impunément des guerres loin de chez elles, quand les néo-libéralismes tentent de tout ordonner sur la planète en fonction de la seule économie et du marché, du profit pour quelques-uns qui thésaurisent au mépris du partage, quand des États polluent outrageusement la planète, quand les migrants sont chassés plus loin, renvoyés ailleurs comme des déchets, quand … ?

Il y a ceux qui agissent

Plusieurs hausseront les épaules, estimant qu’il en est bien ainsi ; d’autres regretteront de n’y rien pouvoir. Et pourtant, tel ou telle prendra secrètement au sérieux les problèmes de société, à son échelle, à sa mesure, avec réalisme. Il ou elle contribuera à créer des liens entre les personnes, de milieux différents. Il protestera en cas d’injustice sur un tiers, réclamera du respect pour une femme, un enfant, …

Il ou elle bravera toutes les formes injustifiées de phobie, a fortiori celles de la haine ; il ou elle préférera l’humour à la médisance. Les chargés des affaires publiques, ils ou elles se soucieront d’abord de l’intérêt général avant l’avancement de leurs partisans.

Il ou elle jugera de l’impulsivité de son achat. Il ou elle méditera, priera lors d’un moment creux au lieu de s’impatienter. Il réduira son tempo de vie, son allure mais il sera ponctuel. Il ou elle lancera discrètement un autre sujet de conversation ; il ou elle s’interdira les mondanités, les paroles vides, les négligences mêmes.

Qu’espérer donc, après la pandémie, de tout citoyen, de tout chrétien ? Un supplément d’âme, de conscience, de justice, de solidarité, de valeurs qui distinguent les prémices d’un âge d’or, autrement dit, la récompense d’une générosité joyeuse d’un après-guerre dont plusieurs ont recelé une secrète nostalgie.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Demain".