“Le remède est de reconstituer la famille européenne puis de dresser un cadre lui permettant de se développer dans la paix, la sécurité et la liberté”, disait Churchill en 1946. D’actualité ! Une chronique d'Eric De Beukelaer.


Le résultat des élections européennes ne pousse pas à l’optimisme. Ce n’est pas tant la victoire des eurosceptiques au Royaume-Uni qui doit nous inquiéter. Le destin de la Grande-Bretagne semble, en effet, de plus en plus se dessiner à la marge de l’Union – dans le cadre d’un partenariat commercial solide entre Londres et Bruxelles. Pour l’Union européenne, le péril se trouve cependant ailleurs.

Les démons d’une France repliée sur elle-même semblent aujourd’hui se conjuguer avec la frilosité financière du puissant moteur économique allemand. Or, le rêve européen ne peut se construire que sur l’axe reliant Paris à Berlin. L’Europe, c’est Adenauer reçu en 1958 à la Boisserie par de Gaulle; c’est Schmidt et Giscard mettant en 1979 sur pied le Système monétaire européen; c’est la main que se donnent Kohl et Mitterrand en 1984 devant l’ossuaire de Douaumont.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, un puissant visionnaire avait plaidé en ce sens. Churchill n’était ni infaillible, ni omniscient, mais – mis à part son aveuglement à vouloir sauvegarder l’Empire britannique et une piètre connaissance des lois économiques – son intuition géopolitique fut rarement prise en défaut. Aviation, tanks, ports flottants, services secrets, radar ? Ce descendant de Marlborough les avait imaginés et promus deux décennies avant tout le monde.

L’importance de ne pas dénigrer le monde arabe après la Première Guerre mondiale ? Avec son ami Lawrence d’Arabie, il avait averti l’Occident – en vain. Le danger nazi avant la guerre ? Le rideau de fer, après celle-ci ? Le rôle de gendarme mondial de l’Amérique ? Qui mieux que Churchill avait vu clair sur tous ces sujets ? Le fait est moins connu, mais le grand homme avait également rêvé l’Union européenne (sans cependant jamais y inclure le Royaume-Uni). Le 19 septembre 1946, c’est dans un continent en ruines qu’il prononça à Zurich un discours, traçant les lignes du destin européen : “Ce continent magnifique, qui comprend les parties les plus belles et les plus civilisées de la Terre, qui a un climat tempéré et agréable et qui est la patrie de tous les grands peuples apparentés du monde occidental. L’Europe est aussi le berceau du christianisme et de la morale chrétienne. Elle est à l’origine de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie et de la science du passé et du présent. Si l’Europe pouvait s’unir pour jouir de cet héritage commun, il n’y aurait pas de limite à son bonheur, à sa prospérité, à sa gloire, dont jouiraient ses 300 ou 400 millions d’habitants. En revanche, c’est aussi d’Europe qu’est partie cette série de guerres nationalistes épouvantables […]

Ces horreurs, messieurs, peuvent encore se répéter. Mais il y a un remède […] Il consiste à reconstituer la famille européenne, ou tout au moins la plus grande partie possible de la famille européenne, puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté.

Nous devons ériger quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe. […] J’en viens maintenant à une déclaration qui va vous étonner. Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l’Allemagne des partenaires. […]

Mais j’aimerais lancer un avertissement. Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Nous vivons aujourd’hui un moment de répit. Les canons ont cessé de cracher la mitraille et le combat a pris fin, mais les dangers n’ont pas disparu. Si nous voulons créer les Etats-Unis d’Europe, ou quelque nom qu’on leur donne, il nous faut commencer maintenant.”

Chère Europe – à l’heure où triomphe l’euroscepticisme et gronde la crise ukrainienne – puisses-tu ne pas négliger l’avertissement que te lance ce géant de l’histoire.


Plus d'infos: le blog d'Eric De Beukelaer.