L’éclatement de notre enseignement universitaire est un handicap. Il est temps de mutualiser les ressources. 

Une opinion de Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège – Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes – Ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne.

Les universités de la Communauté française de Belgique (ou Fédération Wallonie/Bruxelles) se trouvent comme partout en Europe confrontées à plusieurs défis simultanés : déferlante de la société de l’information, internationalisation, montée du nombre des inscrits. À cela s’ajoutent encore en Belgique francophone la situation difficile des finances publiques, et leur mauvais traitement relatif par rapport aux autres niveaux de l’enseignement.

Ce contexte ne va certainement pas changer beaucoup, et il convient de rechercher les solutions permettant d’accroître autant que possible la productivité de ressources limitées. Ces solutions devraient idéalement permettre de répondre aux quatre défis à la fois. Dans ce cadre, il paraît indispensable d’affronter un handicap majeur de notre système : l’éclatement. Pour donner un point de comparaison, l’université proche de Lille regroupe presque autant d’étudiants que nos cinq premières universités. Il y a là une dispersion majeure des efforts, que la numérisation a rendue encore bien plus coûteuse maintenant. C’est un point essentiel. Les investissements des universités dans les enseignements numériques (les MOOCs) ne semblent pas coordonnés à l’heure actuelle, alors que par définition, ces enseignements n’ont aucune vocation à être limités localement. Il est donc essentiel de rationaliser ces investissements pour obtenir une meilleure rentabilité, ce qui pourrait offrir des économies considérables.

Pour lancer une expérience dans ce sens, la Fédération pourrait s’appuyer précisément sur les nouvelles technologies et financer deux programmes de formation spécifiques qui seraient mis sur pied par une coopération entre ces cinq universités. Le financement serait subordonné à leur définition d’un projet commun. La part du numérique dans ces programmes deviendrait plus importante, tout en maintenant certains éléments classiques. Chaque programme se déclinerait de façon progressive sur un, trois et cinq ans (simple diplôme complémentaire de base, bac et master).

Ces deux programmes devraient couvrir, au sens large, d’une part la société des données et d’autre part la société de l’énergie soutenable (dans leurs aspects tant techniques qu’économiques et juridiques). Il s’agit des deux grands défis de notre temps. Il s’agit des deux composantes essentielles de la stratégie économique de l’Union européenne. Il existe dans ces domaines un déficit éducatif croissant, alors que la maîtrise de ces sujets devient un facteur de compétitivité fondamental. Rendre ces formations aisément accessibles permettrait ainsi d’ouvrir des perspectives d’emploi et de combler des besoins criants des entreprises. Cela favoriserait aussi une plus grande démocratisation de cet enseignement.

En même temps, ces programmes permettraient d’explorer les bénéfices pédagogiques de formations avec un input numérique plus fort, tout en libérant des ressources en personnel universitaire pour un meilleur encadrement individuel des étudiants. Cela constituerait donc un facteur d’amélioration de la qualité. Nos universités affronteraient ainsi les défis de l’enseignement à l’ère numérique avec des ressources plus concentrées et plus productives.

Ajoutons que, sur le plan extérieur, ces formations pourraient aisément être utilisées par la Wallonie et Bruxelles dans leurs relations avec les pays tiers, et spécialement les pays en développement où les besoins sont nettement plus criants encore (et les ressources plus limitées). L’avantage du numérique est que sa duplication coûte fort peu. Enfin, l’éclatement de notre enseignement universitaire freine pour le moment notre capacité de projeter plus fortement des enseignants de talent. Une mutualisation de ces ressources permettrait précisément de mieux les mettre en valeur, rassemblés.

Bien sûr, beaucoup préféreront rester dans les structures existantes. Ce réflexe reste classique. L’université existe depuis le Moyen Âge, et cet enracinement dans le temps lui confère une capacité extraordinaire de résistance au changement. Il n’en reste pas moins que les trois défis actuels - numérisation, internationalisation, et contrainte financière - ne vont pas disparaître, bien au contraire. La seule manière de bien les affronter consiste pour l’université à réorienter de façon progressive sa stratégie en fonction d’un environnement en forte mutation.