Une opinion de François Piret, enseignant dans le degré supérieur.

Dès le début de la crise Covid et la fermeture des écoles, l’évaluation de l’élève a alimenté les discussions des commentateurs ou des parents inquiets : il fallait "arrêter d’évaluer" l’élève et ne "pas tenir compte du travail fourni durant le confinement" (ou alors uniquement à son bénéfice). D’ailleurs, les examens de juin ont été supprimés, consacrant, dès les vacances de Pâques, certains élèves dans une attitude de non-travail scolaire. Ces décisions reflètent l’idée actuelle selon laquelle les enseignants évalueraient "beaucoup trop" les élèves, qui seraient soumis à trop d’interros, trop d’examens et donc à trop de pression.

Il y a bien des débats intéressants à avoir sur le rôle, la place et la méthode de l’évaluation en classe et ils ont lieu dans les écoles. Le corps enseignant s’interroge continuellement sur la notion de points, de réussite ou d’échec, sur la pertinence de poser telle question, sur la manière d’être juste et équitable. Mais c’est une erreur de penser qu’il faudrait diminuer le temps de l’évaluation pour augmenter celui des "apprentissages".

L’évaluation est une étape nécessaire

Tout d’abord car l’évaluation constitue un apprentissage en soi. Elle force en effet l’élève à mobiliser ses connaissances, à améliorer ses savoir-faire, à réaliser des liens qu’il n’avait peut-être pas faits précédemment - en classe ou chez lui. Le caractère parfois sanctionnant de l’évaluation, trop souvent résumé à tort à une simple mention d’échec ou de réussite, invite l’élève à donner le meilleur de lui-même et à réaliser un effort - un mot de plus en plus démodé sur les bancs des écoles - aboutissant souvent à une réelle satisfaction intellectuelle.

De plus, l’évaluation doit se concevoir comme une étape nécessaire de l’apprentissage. L’élève acquiert une partie de la matière en classe à travers l’écoute, le questionnement et les tâches proposées. Lors de la préparation d’une interrogation, l’élève rouvre son cours, se confronte à la matière, s’approprie et intègre les connaissances tout en développant sa réflexion. À ce titre, la suppression des examens de juin l’année dernière était une erreur : toute la matière vue entre janvier et le début du confinement aurait dû être évaluée de manière sommative. Elle ne l’a pas été et sera dès lors bien plus difficilement mobilisée en cette rentrée puisqu’elle n’a pas fait l’objet de cet investissement par l’élève.

Évaluer l’assimilation de la matière

L’évaluation permet encore à l’élève de se situer dans son apprentissage : ai-je compris cette partie de la matière ? Suis-je prêt à apprendre la suite ? Elle guide également l’enseignant, qui en tirera de nombreuses informations sur la (non-)maîtrise de telle notion importante ou sur une difficulté rencontrée par tel élève. Car c’est évidemment en se trompant puis en se corrigeant qu’on apprend, et une évaluation "en échec" n’est que le point de départ d’une mise en évidence d’un problème dans la méthode de travail de l’élève, de la non-compréhension d’un aspect du cours, etc. Au quotidien, la plupart des évaluations réalisées par les élèves sont d’ailleurs formatives - et ce même si elles sont cotées. Seuls les examens sont réellement certificatifs et ils représentent l’aboutissement de tout le travail pédagogique. Ils sont d’autant plus importants que, contrairement aux évaluations au cours de l’année, ils permettent des tâches d’intégration et de transferts permettant à l’élève de révéler sa maîtrise du cours - ou ses réelles difficultés, qu’il pourra ensuite résoudre.

Pour se dépasser

Enfin, évaluer quelqu’un n’a rien d’un gros mot, pas plus à l’école que dans la vie professionnelle : tous les travailleurs sont évalués par leurs pairs, leurs supérieurs, leurs publics… Ces évaluations sont basées sur des objectifs qui motivent et guident ; et, si elles peuvent certes être facteurs de stress, elles sont aussi facteurs de dépassement de soi.

Et, pourtant, les examens de Noël de cette année scolaire sont d’ores et déjà supprimés dans l’enseignement officiel, sans aucune raison valable : pourquoi les élèves ne pourraient-ils pas se confronter à cet exercice d’évaluation à propos d’une matière vue depuis début septembre - une matière vue avec bienveillance et incluant les rattrapages des éventuelles lacunes issues de l’année passée ? Faut-il attendre le mois de juin pour évaluer sous cette forme des élèves qui n’auront plus été confrontés à une session d’examens depuis 18 mois ? La plupart des processus de remédiation mis en place après janvier sont basés sur les résultats des examens de Noël, révélateurs précoces des faiblesses des élèves. Cette année, la mise en place de ces remédiations sera donc d’autant plus difficile et tardive… Annonçant malheureusement une session d’examens de juin nettement moins bien réussie !

Les risques

Nos institutions politiques iraient-elles jusqu’à s’en réjouir, elles qui soutiennent cette remise en question de l’évaluation et tentent de discréditer son importance ? L’influence des acteurs du "Pacte d’excellence" se ressent bien dans les décisions actuelles de suppressions d’examens. Rappelons que cette grande réforme de notre enseignement francophone a pour objectif la réduction drastique du redoublement jusqu’à la fin de la 4e secondaire. À force de réussir sans défi et donc sans effort, nos élèves ne risquent-ils pas de perdre le goût d’apprendre, de se tromper, de se dépasser, de se confronter et de s’investir - des apprentissages qui passent bien sûr aussi par des moments d’évaluation ? L’école échouerait dès lors dans son objectif d’émancipation sociale et, dans quinze ans, nous pourrons… en évaluer les conséquences.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.