Une opinion de Chantal Joly, enseignante, conseillère pédagogique détachée dans l'intérêt de l'enseignement de 1998 à 2019, retraitée du Conseil de l'enseignement des communes et des provinces.

L’idée selon laquelle la famille d’un enfant peut lui faire acquérir des compétences scolaires est-elle un leurre ou une réalité ?

Le confinement obligatoire et la nécessité de faire travailler les écoliers à la maison posent la question des rôles de chacun et des objectifs visés par les différents apprentissages scolaires. L’école fondamentale est certes le lieu privilégié où les élèves construisent leurs savoirs et compétences avec et grâce à l’interaction de tous. L’enseignant soucieux des besoins des élèves inscrit toutes ces démarches d’apprentissages au cœur même des divers projets de sa classe, en stimulant les questions et la curiosité des enfants et en cristallisant les savoirs dans des expériences concrètes. Il/elle suscite ainsi la motivation, condition essentielle à tout apprentissage de chaque élève envisagé individuellement et du "groupe-classe" tout entier. Comme l’écrivait le célèbre pédagogue américain John Dewey, "pour apprendre, il faut faire" ("learning by doing").

Depuis trois mois pourtant, de nombreuses familles se sont, crise sanitaire oblige, attelées à aider leurs enfants à réaliser des exercices communiqués par l’école. Hélas, ceux-ci ne peuvent qu’être formels aux yeux des écoliers car ils sont présentés hors contexte spécifique et sont bien loin de la dynamique vécue en classe. Au fil des semaines écoulées, ces exercices, reproduits mécaniquement, sont en réalité devenus de plus en plus laborieux pour nos enfants. Or, il existe un réel risque que cette expérience fasse perdre à l’enfant tout sens de la fonction même d’apprendre. "Apprendre" efficacement ne se conçoit en effet que par l’accomplissement de tâches répondant à un besoin, voire à un projet, personnel ; c’est se nourrir de questions, communiquer, agir pour soi et pour les autres, donner et recevoir de ses pairs, et, finalement, être entendu et reconnu. Il est aussi important de rappeler que la gestion de la construction des notions mères ou "noyaux conceptuels" devrait être réservée aux professionnels de l’éducation.

La prudence est de mise

Soyons donc prudents afin de ne pas essouffler et démotiver nos enfants… gardons avec eux une attitude motivante et proposons-leur des activités qui font sens pour eux et qui les aideront à grandir et favoriseront ainsi leur autonomie. Des activités pluridisciplinaires telles que la cuisine, le jardinage, le bricolage, la lecture fonctionnelle… leur permettront d’utiliser et d’ajuster leurs connaissances bien davantage que des "feuilles d’exercices" et les conduiront ainsi vers davantage d’acquisitions de compétences solides et de "savoirs vivants" (1), qu’ils pourront utiliser lorsqu’ils en auront besoin.

Une gamme multiple d’expériences toutes simples est disponible dans l’espace familial lui-même : planter des graines (dans le jardin ou, à défaut, dans le parc communal ou à la campagne), observer le ciel, les étoiles, les animaux, ranger des livres, organiser un espace de lecture, envisager le trajet d’une promenade, évaluer le poids d’un aliment et le peser en vue de réaliser une recette, mesurer la superficie de sa chambre, de la maison ou de l’appartement, composer et écrire une chanson, jouer aux cartes, comptabiliser ses points, jouer au jeu de l’oie, découper, coller pour les plus petits, raconter une histoire à la famille, etc.

Il est souhaitable que chacun s’en tienne à son rôle afin de préserver l’harmonie en conciliant motivation, besoin, plaisir et satisfaction, essentiels au développement psychologique et intellectuel de l’enfant ! Au vu des événements récents, nous aurons plus que jamais besoin à l’avenir d’adultes créatifs, susceptibles de répondre aux enjeux d’une société en perpétuelle mutation.

(1) : "De quoi les jeunes auront-ils besoin pour affronter le siècle qui s’annonce ? Des savoirs, sans doute. Mais des savoirs vivants, mobilisables dans la vie au travail et hors travail, susceptibles d’être transférés, transposés, adaptés aux circonstances, partagés, bricolés. L’idée de compétence n’affirme rien d’autre que le souci de faire des savoirs scolaires des outils pour penser et pour agir, au travail et hors travail." (Ph. Perrenoud, L’école saisie par les compétences, Intervention au colloque de l’Association des cadres scolaires du Québec ‘Former des élèves compétents : la pédagogie à la croisée des chemins’, Québec, 9-11 décembre 1998).