Par Alice Romainville, membre du mouvement sociopédagogique CGé (Changement pour l'égalité)

La fermeture des écoles en mars 2020 a permis à Google Classroom, Microsoft Teams et autres plateformes d’apprentissage en ligne de faire exploser leur nombre d’utilisateurs dans le monde. Skype (Microsoft), Pearson, Zoom, ClassDojo… les investisseurs des EdTech (les nouvelles technologies de l’éducation) et des produits et services technologiques associés sont bien positionnés pour être des gagnants de la pandémie.

Une certaine vision de l’école

Cette place de choix gagnée par les EdTech dans l’école est destinée, selon les spécialistes du secteur, à se pérenniser une fois les écoles rouvertes, dans une approche "hybride" où elles s’inscriront dans de nouveaux modèles de formation, de pédagogie, d’évaluations et de gestion d’écoles.

Toute technologie porte en elle une vision du monde futur désiré par ses producteurs. Quelle vision du futur de l’école portent en elles les EdTech ?

Ces entreprises ont désormais de nombreuses occasions de parler à l’oreille des gouvernants : le World Economic Forum (Davos), le World International Summit of Education (Wise), le "Davos de l’éducation" organisé par l’OCDE… sans oublier la Global Education Coalition de l’Unesco qui contient entre autres Facebook, Google, Microsoft, Zoom, Uber et McKinsey. Les rapports de ces organisations sur l’école du futur, c’est d’abord une affirmation répétée à l’envi : les systèmes d’éducation "traditionnels" sont inefficaces, une transformation s’impose. Un constat que l’on peut partager. Mais les EdTech et leurs lobbies, sans avoir pris le temps d’analyser le problème, fournissent un tas de solutions - des solutions qui placent leurs intérêts financiers au-dessus de ceux des élèves, des gouvernements et des profs. Le forum de Davos, avec sa centaine de multinationales partenaires, a un projet d’"éducation 4.0" qui repose sur deux piliers : des outils numériques et des partenariats entre l’école publique et les acteurs privés. Les EdTech proposent de nouvelles façons d’impliquer les apprenants (gamification, expériences immersives…) qui les attirent et les maintiennent impliqués plus longtemps - comme sur Amazon et Facebook. Les outils numériques sont aussi vus comme la meilleure, et souvent la seule, solution pour individualiser et adapter les apprentissages.

Les profs et les chercheurs en éducation, eux, sont absents des rapports. Ce qui permet à ces entreprises innovantes d’ignorer royalement les différents courants pédagogiques et d’opposer leurs outils numériques à un modèle unique, la poussiéreuse école du passé où les élèves sont décrits comme ultra-passifs, écoutant le prof délivrer des savoirs.

Le pied dans la porte

Ce lobby s’adresse aux décideurs politiques. Sur le terrain, les EdTech courtisent les profs et leurs écoles. En Belgique, Microsoft n’a pas attendu le Covid-19 pour s’attaquer au marché de l’enseignement.

Que tireront ces entreprises de cette place de choix au sein même de l’école ? Une première réponse très pragmatique : créer les clients du futur. Sur les millions d’élèves habitués à travailler avec les logiciels de Google à l’école, une bonne partie optera pour les services de Google une fois entrés sur le marché de l’emploi. L’autre bénéfice à tirer, c’est Big Data : des données sur nous. Pas pour envoyer des publicités ciblées mais pour, en analysant des milliers de parcours d’apprenants et de profs, améliorer leurs produits. Et les rendre toujours plus efficaces - c’est-à-dire plus à même de remplacer ce bon vieux prof, destiné, si l’on en croit la littérature sur l’école du futur, à devenir un simple "facilitateur" de l’apprentissage proposé par d’autres (plateformes d’apprentissages, assistants virtuels…). C’est aussi une façon, à plus long terme, d’augmenter leur contrôle sur le secteur de l’enseignement - un mouvement du même ordre se déroule dans le secteur de la santé.

Ce qu’il en coûtera

Le discours peut porter auprès des pouvoirs publics car il promet de réduire les coûts. Les EdTech n’ont pas, à court terme, de quoi remplacer les enseignants ; ces sociétés vendent du rêve et le savent. En attendant, elles vendent aussi des produits et services, et cherchent toutes les façons possibles de mettre la main sur la manne financière que représente, à leurs yeux, l’éducation publique.

L’intelligence artificielle, donc, ne remplacera pas les profs, mais il y aura sans doute une bagarre à mener pour convaincre que l’école et le prof remplissent d’autres fonctions sociales que celle de permettre aux apprenants de progresser dans des matières sélectionnées à l’avance.

Par ailleurs, pour l’efficacité du suivi et la récolte de données précises, certains logiciels sont très intrusifs. Les utilisateurs, eux, sont rarement informés de ce qu’ils partagent. Quant aux analyses de données, elles ne sont pas publiques, et les chercheurs en éducation n’y ont pas accès.

Mais le risque majeur est celui de perdre la main, en tant que citoyens, sur les contenus enseignés - les plateformes d’apprentissage étant destinées, à terme, à fournir à la fois des parcours d’apprentissage et leurs contenus (sous forme de vidéos notamment). Les EdTech ont aussi une façon inquiétante de supposer que nous avons tous besoin d’apprendre la même chose, nourrissant une standardisation des contenus d’enseignement jugés comme essentiels.

Public money, public code (1)

Les outils proposés par les Gafam sont d’une efficacité redoutable et ont permis à de nombreux enseignants de continuer à enseigner, ou à tout le moins de maintenir un lien entre élèves et écoles durant le confinement. Ces solutions commerciales ne sont pas les seules. En réalité, bon nombre d’outils très performants ont été développés par le monde du logiciel libre, repris par les sociétés commerciales qui tentent ensuite d’étouffer la concurrence.

Ce qui rend à première vue les solutions commerciales incontournables, c’est la puissance de leurs serveurs, qui permet une utilisation massive des outils en ligne. Ce n’est en réalité qu’une question de moyens ! Actuellement, les outils libres sont développés et maintenus par de petites associations qui ne peuvent pas concurrencer les serveurs de Microsoft ou de Google. Les subventions publiques ne devraient servir qu’à développer des outils libres, sur lesquels la collectivité garde la main, plutôt qu’à nourrir un flux financier constant du public vers le privé.

=>(1) Du nom d’une campagne de la Free Software Foundation Europe.

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