Avec le mouvement des "gilets jaunes" et le rapport d’Oxfam dénonçant les inégalités, la question de la répartition des richesses refait surface. Comme pour beaucoup de questions fondamentales, la réponse est plus ambiguë qu’il n’y paraît. 
Une opinion d'Olivier Malay, doctorant en sciences économiques à l’Université catholique de Louvain.

Si un nombre croissant de gens souhaitent des politiques plus égalitaires, il faut s’interroger sur leur faisabilité pratique, d’autant qu’elles portent le risque de déstructurer l’économie, et par là, réduire le bien-être de tous. On considère en effet que l’égalité est mauvaise pour l’économie, car ce sont les inégalités qui nous poussent à être performants. Ainsi, de nombreux entrepreneurs se lancent en espérant trouver l’idée qui les rendra riches. D’autres décident d’innover ou d’investir en espérant décrocher un pactole. La possibilité de se différencier et d’occuper le haut de l’échelle est un incitant à entreprendre et innover. Dans cette perspective, plus d’égalité réduit la motivation à l’action.

Quel effet domine ?

Mais il existe également des arguments qui plaident la cause inverse, selon lesquels l’égalité booste l’économie. Ainsi, si elle provient d’un enrichissement des plus pauvres, elle améliore leurs possibilités d’accès à l’éducation et à la santé, ainsi que leur pouvoir d’achat. Or une bonne éducation et une bonne santé constituent, en plus des bienfaits sociaux qu’elles procurent, deux éléments majeurs du dynamisme de l’économie d’aujourd’hui. Tout comme l’augmentation du pouvoir d’achat entraîne une hausse de la consommation, et donc des possibilités de débouché pour les entreprises. Par ailleurs, si l’égalité provient d’un prélèvement sur les plus riches et diminue probablement leurs incitants à l’action, elle diminue également leur pouvoir de lobbying en matière de dérégulation financière, niches fiscales, austérité budgétaire, qui peuvent être mis en place au détriment de la majorité. Enfin, alors que les inégalités engendrent une société traversée par la méfiance entre les groupes sociaux, des conflits et des grèves, l’égalité a un rôle stabilisateur et pacificateur des relations.

Davantage d’égalité est donc à la fois favorable et défavorable au dynamisme économique. Reste à savoir lequel des deux effets est le plus important ? Une étude publiée par l’Organisme de coopération et de développement économiques (OCDE, 2015) a étudié l’impact net de la hausse des inégalités entre 1990 et 2010 dans les pays industrialisés. Le résultat est assez clair. La hausse des inégalités a engendré un manque à gagner de croissance économique de près de 5 % en vingt ans. Ce qui revient à 19 milliards d’euros, ou 1 700 euros par Belge rien que sur une année. En France, le manque à gagner s’estime à 108 milliards d’euros, ou 1 600 euros par Français par an. Les économistes de l’OCDE calculent également que des politiques améliorant ne serait-ce qu’un peu (1 % sur l’indice des inégalités de Gini) le degré d’égalité amèneraient près d’1 % de croissance en 5 ans. Ces sommes sont très importantes et représentent le potentiel de politiques égalitaires.

Quels enseignements ?

Il ne faudrait pas en conclure pour autant qu’une économie 100 pour cent égalitaire serait nécessairement efficace. À partir d’un certain point, il est probable que les bienfaits de l’égalité soient rattrapés par son côté désincitatif. Mais nous en sommes loin et d’ailleurs, aucun pays ne pratique la stricte égalité de revenu (même à Cuba, un médecin gagne près de deux fois plus qu’un infirmier). Ce qu’il faut retenir de l’étude de l’OCDE, c’est le fait que, dans notre situation actuelle, des politiques visant à plus d’égalité de revenus ne risquent pas de mettre notre économie à feu et à sang. Au pire, leur impact sera neutre, au mieux, elles vont la booster. Bien sûr, elles peuvent rebuter des investisseurs, ou faire fuir ceux que l’idée de contribuer rebute. Mais ces pertes seront compensées par les effets positifs de l’égalité évoqués plus haut, notamment une main d’œuvre mieux formée et qui consomme davantage.

C’est pour ces raisons que des économistes de renom tels que le lauréat du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, Paul Krugman, recommandent une taxation de la tranche d’imposition la plus haute à hauteur de 70 ou 80 %. Ces taux ne sont pas déments, ils sont même inférieurs aux taux d’imposition des plus riches de 90 % aux USA en 1960, et encore de 70 % en 1980. Mettre en place de telles réformes est salutaire pour dégager les moyens de faire face aux défis sociaux et écologiques colossaux qui sont devant nous. Néanmoins, il convient que cet argent soit dépensé pour lutter effectivement pour l’égalité et pour augmenter le niveau d’éducation et de santé du pays. À cet égard, les politiques de gratuité pour tous de services de base sont parmi les plus efficaces : crèches, médecine de base, études supérieures, transports publics, accès à la justice…

Degré d’égalité vs consommation

En 2014, les épidémiologues anglais Richard Wilkinson et Kate Pickett ont montré dans leur best-seller The Spirit Level qu’au sein des pays industrialisés, c’est le degré d’égalité et non pas le niveau de consommation de la population qui entraîne une meilleure qualité de vie. Ainsi, les pays les plus égaux sont ceux où, en moyenne, l’éducation, la santé, la sécurité, le niveau de confiance et la mobilité sociale sont les meilleurs. Ce sont également ceux où la délinquance, les foyers de maladies, les naissances prématurées et l’alcoolisme sont le plus bas, car ils sont éradiqués en même temps que la précarité. Ce qui fait que même les plus riches, pourtant plus taxés, s’en retrouvent mieux lotis. À ce lien inattendu entre égalité et qualité de vie supérieure, vient dès lors s’ajouter un lien entre plus d’égalité et bonnes performances économiques. Qui a dit qu’égalité et dynamisme économique étaient incompatibles ?