Opinions

Une opinion d'Ignace Berten, théologien.


C’est la tempête. Tout n’est pas négatif pour autant. Si dure soit-elle, il était nécessaire que la vérité apparaisse au grand jour, condition de liberté et de conversion pour l’Église.


"Je n’imaginais pas à quel point il y a de la pourriture au sein de notre Église catholique", c’est ce que Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, écrit aux fidèles de son diocèse, le 8 mars, suite à la diffusion sur Arte de l’enquête "Religieuse abusées, l’autre scandale de l’Église. [...] Je suis troublé avec vous."

Je ne pouvais non plus m’imaginer et je suis troublé.

Depuis 2010, révélations, enquêtes officielles et procès révèlent l’ampleur de la pédophilie au sein du clergé catholique. Le couvercle de silence n’est pourtant pas encore partout soulevé…

Août 2018, Mgr Carlo Maria Vigano, ancien nonce à Washington, dénonce le pape François pour avoir couvert le cardinal Mc Carrick accusé d’abus sexuels, et demande sa démission.

Février 2019 : réunion à Rome des présidents des conférences épiscopales convoqués par le pape. Le témoignage des victimes est, pour beaucoup, un véritable choc. Pourront-ils convaincre les autres évêques de leur pays d’engager une véritable opération vérité ? Cette réunion n’a pas avancé sur la question du rapport entre justice canonique et justice civile. Elle n’a pas avancé non plus sur la façon de traiter des évêques coupables de ne pas avoir agi alors qu’ils étaient informés. Des normes et des procédures seront-elles clairement définies ? Il y a urgence.

21 Février 2019, Frédéric Martel publie Sodoma. Enquête au cœur du Vatican. L’enquête révèle l’ampleur de l’homosexualité au sein du clergé catholiques homosexualité refoulée, homosexualité assumée et homosexualité pratiquée, et cela d’autant plus qu’on s’élève dans la hiérarchie ecclésiale. On savait un peu, on soupçonnait, mais ici encore on ne mesurait pas l’étendue de la réalité et ses conséquences sur le fonctionnement ecclésial.

5 et 6 mars 2019, le documentaire "Religieuses abusées". Le choc émotionnel pour les croyants est terrible, brutal. Certains se disent profondément ébranlés dans leur foi. Et les femmes, en particulier, sont blessées au plus profond.

Fin février, le cardinal Pell, conseiller du pape pour l’économie, est condamné en Australie pour abus sexuel ; début mars, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, est condamné pour n’avoir pas pris ses responsabilités vis-à-vis des agissements criminels du P. Preynat.

Et il y a encore les abus de pouvoir et les manipulations sur les consciences. Des personnes sont détruites de façon durable, et elles commencent seulement à s’exprimer. Opus Dei, Légionnaires du Christ, Focolari (1)

La charpente est pourrie

L’image de l’Église comme institution est gravement atteinte. Cette institution fait penser à une maison dont la charpente et les structures de bois sont pourries par la vermine et mangées par la mérule. Quand cela arrive à une maison, il faut la reconstruire.

Parmi les croyants, c’est le scandale, le désarroi. Beaucoup se sentent ébranlés. Des croyants s’éloignent sans rien dire, ou font entendre que cela suffit, que trop, c’est trop.

Le pape, malgré sa lucidité sur toutes les dérives, malgré sa volonté clairement affirmée de réforme et son courage, est entraîné dans la tourmente, et sans doute un peu dépassé.

© D.R.

Ce "Bateau ivre" est peint par Maxim Kantor en 2016. Il y dit la perte de sens et l’angoisse des populations livrées à la violence du capitalisme. Nous pouvons aussi lire dans ce tableau comme une expression dramatique de ce que vivent nombre de croyants. L’Église est prise dans la tempête.

Dans l’évangile de Marc : "Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait" (4,37). L’apaisement ne semble pas être pour tout de suite…

Un sursaut de la foi

C’est la tempête. Tout n’est pas négatif pour autant. Tant de prêtres fidèles à leur vocation sont de vrais témoins d’Évangile. Et l’Église, c’est d’abord la multitude de croyants qui cherchent à vivre et s’engagent sous l’inspiration reçue du Christ. Jésus affirme "La vérité vous rendra libres" (Jn 8,32). Si dure soit-elle, il était nécessaire que la vérité apparaisse au grand jour, condition de liberté et de conversion pour l’Église. Comme le dit Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, "la mise en lumière de ces abus mérite un jugement d’abord positif, malgré la souffrance qu’elle provoque chez des victimes qui revivent leur drame, mais aussi chez les personnes qui aiment l’Évangile et l’Église. [...] Il est vraiment bon que la lumière s’étende toujours plus, car elle est la condition d’un changement en profondeur" (Lettre pastorale, mars 2019).

Le 12 mars, les évêques français publient un message de Carême. "Nous sommes, ensemble, très affectés et troublés par les révélations faites au sujet des actes parfois criminels commis par des ministres ordonnés ou des consacrés sur des mineurs ou même des adultes dans l’Église universelle et chez nous aussi. [...].Nous savions que l’Église est sainte de la sainteté de Dieu, mais qu’en elle se trouvent aussi des hommes et des femmes pécheurs." Suffit-il de dire que l’Église est sainte, mais qu’en elle il y a des pécheurs ? N’est-ce pas dédouaner l’institution qui est elle-même malade ?

Le pape François déclare qu’en tout cela Satan est à l’œuvre. Commentant le récit de la chute dans la Genèse, Paul Ricœur dit que le serpent est la figure de l’énigme que constitue le mal. Comment des clercs ont-ils pu en arriver là ? Il y a diverses explications sans doute, mais plus profondément il y a cette énigme au cœur de l’être humain. Et les déficiences ou déviations de l’institution, plus qu’un Satan extérieur, ont contribué, chez certains, au déchaînement de cette force négative énigmatique.

L’épreuve, nous avons à la traverser ensemble avec courage et lucidité, foi et espérance.

© D.R.

Dans une autre toile, "La Tempête" (2017), Maxim Kantor évoque cette foi et cette espérance. Dans le désordre du monde qui risque de nous submerger, mais aussi dans le désordre de l’Église, le Christ est présent sur la barque secouée par la tempête. Et il repousse la vague qui risque de la faire couler.

Le besoin urgent de réforme ne trouvera pas de réponses dans l’immédiat : il y faudra volonté, courage et patience. Et cela concernera tous les croyants, il en va de la conception même des ministères, du pouvoir et des sacrements. Mais comme l’écrit encore Mgr Morerod : "L’expérience montre que l’Église se réforme sous l’influence de la sainteté de ses membres (typiquement S. François d’Assise), mais aussi sous l’influence de forces apparemment adverses, qui stimulent les bonnes volontés internes."

Nous osons croire que le Christ Jésus, le Ressuscité, tient sa promesse d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin des temps (Mt 28,20), même si Jésus lui-même s’est posé la question de savoir si, quand il viendra, le Fils de l’homme trouvera encore la foi sur la terre (Lc 18,8). Nous osons croire que l’Évangile a en lui des ressources capables de toujours rejaillir. Cette espérance nous donnera la force de tenir bon dans la foi.

(1) : De l’emprise à la liberté. Dérives sectaires au sein de l’Église. Témoignages et réflexions, sous la direction de Vincent Hanssens, Éditions Mols, 2017.