Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht. 


Son omniprésence est un phénomène social nouveau. Comment l’intégrer dans nos cours ? Les lundis de l’enseignement


Madame, est-ce que je peux sortir, je ne me sens pas bien ?", "On a eu cours de gym, on est fatigués", "Le prof avant il nous a trop énervés !", "Est-ce que je peux vous parler ?", "J’ai le cerveau surchauffé après l’interro de maths", "J’ai mal à la tête, vous n’auriez pas un Dafalgan ?", "J’ai pas la tête à répondre à votre question."

L’enveloppe émotionnelle des élèves tient une place prépondérante dans l’ambiance des établissements scolaires. En classe, elle a tendance à dominer certains apprentissages. Sur cinquante minutes de temps, comment exploiter les émotions pour qu’elles soient des stimulateurs vertueux de compétences et de projets ?

Les heures de cours sont systématiquement impactées par les réactions émotives des élèves. Surexcitation, rêverie, angoisse, grogne, etc. Au professeur de détecter l’état d’esprit général en entrant en classe. Inutile de l’esquiver ou de tenter de le dominer, il faudra d’abord dénouer les émotions avant de pouvoir prétendre à un quelconque apprentissage. À la question de savoir si c’est notre rôle ou pas, la réalité ne nous laissera pas le choix puisque sans ça, le cours ne pourra se donner dans un contexte serein.

Difficile pour nos jeunes de différencier sphère privée et sphère publique, l’une et l’autre sont mélangées et donnent un cocktail d’émotions entremêlées. Le professeur doit s’en accommoder et les manier pour préparer le terrain d’apprentissage au début de chaque heure de cours. L’omniprésence de l’émotion à l’école est, je pense, un phénomène social nouveau, lié, d’une part, à l’intérêt porté sur l’individu et sa liberté de parole et, d’autre part, aux réseaux sociaux dans lesquels les ressentis s’expriment de façon simultanée et presque instinctive - entre autres à travers les émojis. Voilà donc l’enseignant confronté à une nouvelle nature de gestion de la classe : "l’émo-cratie", c’est-à-dire une forme de pouvoir de l’émotion sur le groupe et la prise de parole.

Au sein de la classe, le professeur est gardien de la parole. Il a pour rôle de mettre les élèves en confiance en instaurant une prise de parole libre et protégée. À l’école, la vraie liberté s’installe quand on préserve celle-ci et qu’on laisse s’exprimer les émotions. Une casquette supplémentaire s’ajoute au métier de professeur, celle de régulateur des émotions. Et comme celles-ci suscitent des opinions, nous voilà les gardiens d’une prise de position orale spontanée voire impulsive. Comment, dès lors, intégrer cela dans notre cours puisque, par définition, cette parole surgit à tort et à travers et est très souvent peu raisonnée ou nuancée ?

Cela me pose question et je ne prétends pas pouvoir y répondre concrètement. Je pense que trois pistes peuvent être explorées. La première est d’accompagner les élèves vers une gestion de leurs émotions. Il s’agit de leur apprendre à se gérer physiquement et mentalement. Cette posture demande de revoir à la baisse nos aspirations en termes de niveau d’apprentissage : il s’agit de s’adapter à la classe et de d’abord montrer aux élèves qu’ils existent et que nous ne sommes pas indifférents à ce qu’ils ressentent. La deuxième, proche de la première, est d’apprendre aux élèves à trouver un équilibre entre leur système émotionnel et leur système cognitif. L’un et l’autre sont en constante interaction mais il est fondamental de ne pas laisser l’émotion prendre systématiquement le devant sur une analyse plus rationnelle. Enfin, il me semble essentiel de considérer la classe comme un microcosme représentatif de la société : ce sont souvent les plus "munis" qui prennent le plus la parole, les autres se taisent et se laissent écraser. Cela nuit à leur apprentissage et leur émancipation. Il s’agit dès lors d’introduire des mécanismes de protection des plus faibles pour préserver la parole et donner une place à chacun.

Dès lors, le rôle du professeur de français, en marge des verbes, n’est-il pas aussi d’apprendre à conjuguer parole et émotion ?