Une opinion de Dominique Verpoorten, chargé de cours à l’IFRES (Institut de Formation et de Recherche en Enseignement Supérieur), ULiège.

Mr. Dehoust juge que "l’avenir est à l’enseignement hybride" tandis que Mr. Brogniet considère que "l’enseignement hybride n’est pas l’avenir de l’éducation". Les deux intervenants avancent des éléments qui méritent d’être considérés dans une réflexion qui chercherait à articuler le meilleur des deux mondes (présentiel et distantiel) au service de l’apprentissage.

Haro sur l'hybride

La préoccupation de Mr. Brogniet concerne le fait, mis en évidence par la recherche qu’il mentionne et par d’autres, que l’apprentissage à distance "coulerait" encore davantage les élèves défavorisés, via la fracture numérique "matérielle" (ces élèves n’auraient ni bons ordinateurs, ni bonnes connexions) et "cognitive" (ces élèves seraient moins aptes à utiliser les ressources numériques pour apprendre). On pourrait ajouter la prise en compte d’une fracture "organisationnelle" (ces élèves auraient plus de mal à gérer l’autonomie accrue qu’exigent les parties asynchrones du cours, c’est-à-dire celles où l’on travaille la matière, sans l’enseignant). Cette "triple fracture" demande effectivement que les éducateurs se méfient d’une tendance spontanée répandue qui consiste à dire : "envoyons les élèves en difficulté sur des aides ou des remédiations en ligne". Non, vu que ces élèves ont davantage besoin d’un enseignant ! Dans le même ordre d’idée, il est surprenant que, entre les deux confinements, des établissements aient pensé à faire venir les étudiants en classe, en alternance, sur base… de la première lettre de leur nom de famille. Demander aux étudiants de "A" à "M" de venir en classe la semaine 1 et aux étudiants de "N" à "Z" de suivre le cours en ligne cette même semaine est certainement pratique d’un point de vue logistique mais non d’un point de vue pédagogique. Les bancs devraient être réservés d’abord à ceux qui ont le plus besoin d’un "rendez-vous" avec leur professeur. Et l’on voit poindre ici la difficulté qui surplombe les débats sur l’enseignement hybride : la mise en œuvre, dans une mesure à définir car cela devient vite un casse-tête, d’une différentiation de l’enseignement, si tant est que, comme le note le pédagogue suisse P. Perrenoud : "Toute situation didactique proposée ou imposée uniformément à un groupe d’élèves est inévitablement inadéquate pour une partie d’entre eux". L’enjeu est donc de faire entrer les modalités synchrones ET asynchrones dans cet effort de différentiation.

Hourra pour l'hybride

Dans sa contribution, Mr. Dehoust avance aussi des éléments qui font que, de fait, il serait contre-productif de ne pas recourir à l’enseignement hybride : gains de temps, bénéfices écologiques, réactivité aux circonstances exceptionnelles même hors-Covid et la possibilité de réécouter l’enseignement une deuxième fois via un podcast. Sur ce plan pédagogique, il faudrait aussi mentionner que les méta-analyses établissent de manière assez remarquablement convergente que l’impact de l’enseignement hybride sur la performance scolaire est supérieur à celui de l’enseignement présentiel "pur" et de l’enseignement à distance "pur". Mais cet impact est conditionné par la qualité de l’articulation entre les deux modalités. Et l’on voit poindre ici une autre difficulté du débat : de quel enseignement hybride parle-t-on ? De contenus jetés en pâture sur Internet et qui n’activent pas les "super-pouvoirs" de l’asynchrone : l’affranchissement du temps/lieu et l’incitation, par des activités bien structurées, à se mettre au travail, à son rythme, sur la matière ? De classes qui se déroulent en ligne sans faire appel aux "super-pouvoirs" du synchrone (via écran ou non) : la réactivité et l’interaction sociale ? L’enseignement hybride ouvrira des avenirs dans l’école à une condition : identifier ensemble – enseignants, directions, pédagogues, didacticiens – les articulations (et non les superpositions) apprentissage à distance/apprentissage en présence les plus favorables à l’apprentissage de tous les élèves. A propos, avant le Covid, comment articulions-nous finement les cours et les devoirs ?