DENIS FLOCHON

Enseignant d'espéranto aux Facultés Universitaires N.D. de la Paix à Namur

Président de l'asbl Komunikado

L'Euro s'est imposé comme monnaie européenne unique, nécessaire pour développer les échanges économiques. Allons-nous cependant laisser s'imposer l'anglais, ou éventuellement l'allemand, comme langue unique, au détriment de toutes les langues nationales?

`Le monde est un village´, entend-on de plus en plus fréquemment. Mais dans un vrai village, les habitants communiquent entre eux facilement au moyen d'une langue commune. Sommes-nous vraiment dans un `village planétaire´ ?

Des statistiques montrent qu'en Europe de l'ouest, seulement 6pc des citoyens sont capables de s'exprimer aisément en anglais, langue qui joue actuellement le rôle de langue internationale. En fait, la communication planétaire actuelle se limite, pour la plupart, à un échange d'informations par médias interposés: chaîne de TV, radios et presse écrite.

Pourquoi en sommes-nous là aujourd'hui, à l'ère où les moyens techniques se développent à vue d'oeil? Comme l'analyse avec finesse l'auteur du `Défi des langues´ (1), Claude Piron, il existe plusieurs causes à cette faible communication par-dessus les frontières géographiques. La principale est sans aucun doute la barrière des langues.

En effet, contrairement à l'opinion couramment répandue `Tout le monde parle anglais´, les non-anglophones de langue maternelle sont peu nombreux à maîtriser cette langue à cause de ses difficultés: prononciation variable, polysémies nombreuses, conjugaison irrégulière. Soyons clairs, il ne s'agit pas de dénigrer une langue parlée dans un groupe de pays, mais d'analyser les difficultés d'apprentissage de l'anglais pour le rôle de langue internationale, et de voir objectivement s'il n'existe pas une meilleure solution, selon des critères précis.

Si l'adoption de l'anglais n'était qu'une formalité, pourquoi 1600 traducteurs et interprètes sont-ils rétribués pour permettre à seulement quelques centaines d'élus de communiquer entre eux au Parlement européen? N'y a-t-il pas discrimination quand `Native speaker english´ est requis pour postuler un emploi dans les institutions européennes?

Les langues se sont toujours influencées mutuellement, mais aujourd'hui, nous assistons à une véritable domination de l'anglais dans tous les domaines de la vie courante: anglicismes de plus en plus fréquents dans le langage courant, publicités et certaines affiches de concert réalisées uniquement en anglais. En Corée, des parents vont même jusqu'à faire subir à leurs enfants une opération de la langue pour leur donner une meilleure prononciation de l'anglais!

Si l'apprentissage d'une langue ne nécessitait que quelques heures, ce débat n'aurait aucun sens, mais sachant que l'investissement est de plusieurs centaines, voire milliers d'heures, il mérite d'être ouvert. De plus, les conséquences de la domination d'une langue nationale sur toutes les autres sont énormes tant du point de vue économique, social que culturel.

En fait, pour communiquer de manière plus équitable au niveau international, chacun devrait faire un pas vers l'autre, c'est-à-dire apprendre une langue commune qui ne soit la langue maternelle ni de l'un, ni de l'autre. Nous en venons donc à l'idée d'une langue construite, solution préconisée depuis plusieurs siècles par de nombreuses personnalités, des plus illustres, aux moins connues, citons: Coménius, Descartes, Leibnitz, Condorcet, Jules Vernes, Einstein, Wilkins...

Parmi les quelques centaines de projets proposés jusqu'à ce jour, un seul a véritablement franchi le cap de la langue vivante, puisque parlée par environ 10 millions de personnes issues de presque tous les pays de la planète: l'espéranto. Oui, la langue internationale proposée par le docteur Zamenhof en 1887, n'a pas disparu, que du contraire. Nous assistons aujourd'hui à un nouveau dynamisme, et pour s'en rendre compte, il suffit de consulter quelques sites Internet, en particulier www.esperanto.net.

Il est vrai que l'espéranto fait très rarement la Une des médias, et la génération des moins de 20 ans n'en connaît souvent même pas l'existence. Mais vu l'absence de moyens financiers, le peu de soutien des décideurs politiques, l'espéranto aurait dû disparaître rapidement, et s'il existe aujourd'hui encore, c'est uniquement parce qu'il répond à un besoin, à un idéal de dialogue entre les peuples, dans le respect mutuel.

L'auteur de l'espéranto a voulu que cette langue soit démocratique, et il s'est évertué à la rendre facile. C'est ainsi que pour un francophone par exemple, 150 heures d'espéranto équivalent à 1500 heures d'anglais. (2) Conséquence: apprise comme première langue étrangère, l'espéranto est un succès à la portée de chacun, et de plus, il facilite l'apprentissage des autres langues, c'est sa qualité de `propédeutique´ (3). L'intérêt de l'espéranto est qu'il est conçu pour être une seconde langue, et chacun reste libre d'apprendre ensuite des langues `nationales´.

Georges Kersaudy, éminent linguiste, expert pratiquant 51 langues d'Europe et d'Asie, nous dit dans son ouvrage passionnant `Langues sans frontières´ (4): `L'expérience de l'enseignement des langues étrangères sur la base de l'espéranto a déjà été tentée et se poursuit dans divers milieux en Chine, au Japon, et en Corée, où de nombreux enseignants ont appliqué ce système, et ont obtenu des résultats qui dépassent toutes les espérances. (...) La valeur de l'espéranto en tant qu'outil de communication internationale a été reconnue par l'Unesco.´

Concrètement, que fait-on avec l'espéranto aujourd'hui? On peut voyager chez l'habitant dans 82 pays, avec le Pasporta Servo (service du passeport), participer à des rencontres internationales, festivals ou congrès comme celui qui a rassemblé en juillet dernier plus de 2000 personnes originaires d'une centaine de pays à Fortalezo au Brésil.

Des citoyens dialoguent via Internet ou par correspondance. Des stations de radios émettent en espéranto. Côté musique, les productions se développent, et pour ce qui est de la littérature, plus de 30000 livres ont été publiés à ce jour. Enfin, des scientifiques aussi utilisent cette langue, notamment les cybernéticiens qui ont décidé à Namur, il y a quelques années, d'en officialiser l'usage dans leur association.

A l'heure où l'on parle de `choc des civilisations´, la langue internationale pourrait être un facteur de paix et nous permettre de sortir de ce système `dominant-dominé´.

(1) Editons L'Harmattan. C.PIRON, ancien traducteur à l'Onu et l'OMS.(2) Dr Helmar Frank, directeur de l'Institut de Cybernétique de Paderborn, Allemagne.(3) Dr Helmar Frank, `Valeur propédeutique de la langue internationale´, in `Journée d'étude sur l'espéranto - Actes´, Paris, Université de Paris VIII, 1983.(4) Editions Autrement frontières.

© La Libre Belgique 2002