Une opinion de François Ost, professeur émérite à l'Université Saint-Louis, membre de l'Académie royale de Belgique, président de la Fondation pour les générations futures.

Par quels mécanismes des populations entières se sont-elles conformées aux normes sévères du confinement ? Si l’obéissance a été la règle, elle a connu des variations. Et vous ? Faites-vous partie des "jamais rassurés", des transgresseurs, des contrôleurs ou des joueurs ?

Le printemps 2020 restera dans les mémoires comme l’exemple, parmi d’autres choses, d’une expérience juridique inouïe menée grandeur nature, avec la planète entière transformée en laboratoire juridique. Ce qui était impensable la veille était devenu une réalité en quelques heures : des pays entiers assignés à résidence, de nombreuses libertés suspendues, l’économie presque à l’arrêt - l’état d’exception décrété pour de longues semaines en temps de paix. Même chose, du reste, en matière économique : envolées l’orthodoxie budgétaire, les consignes d’austérité, la règle d’or des 3 %. Voilà que la planche à billets se mettait à tourner à plein régime, que le règlement des dettes était reporté, que s’accumulaient les promesses de subsides, de crédits, de transferts.

Tout cela devrait inciter à la modestie ceux qui font profession, comme moi, de penser le social : philosophes, sociologues, juristes, économistes. Nous tous, toujours enclins à nous reposer sur des théories bien établies, des lois certaines, des cycles prévisibles, des généralités rassurantes. Voilà pourtant que l’"événement" s’impose, venant bouleverser ces certitudes, nos chers "paradigmes" académiques. Il reste que ces événements demandent à être pensés si nous voulons les maîtriser demain. Je risque ici quelques premières réflexions de théoricien du droit à propos du plus étonnant pour un juriste : la conformation généralisée de populations entières aux normes les plus sévères du confinement.

La peur, premier visage de la norme

Et d’abord une tentative d’explication. La première qui vient à l’esprit est, bien entendu, la peur, dès lors que la survie et la santé comptent pour les premiers et les plus primitifs des biens. Accessoirement, je note, chez les politiques, la peur de n’en faire point assez, voire d’être assignés en responsabilité. La peur est, en temps de Covid, le visage que prend la toute première des normes : nécessité fait loi. Bien entendu, cette explication (pas la plus noble assurément) se renforce de motivations éthiques plus positives : le respect de l’autre (et notamment ici l’attention portée aux plus âgés), la solidarité et la réciprocité (ainsi, le masque qui me protège et protège les autres). À cette idée de réciprocité se mêle une très forte exigence d’égalité : je suis prêt à consentir des sacrifices importants pour autant que je sois assuré que vous en fassiez autant. À cet égard, l’attitude des dirigeants, en régime démocratique, se doit d’être exemplaire (portent-ils eux aussi le masque ? ont-ils, eux aussi, renoncé au passage chez le coiffeur ?).

Au chapitre des explications vient ensuite, mais ensuite seulement, la traditionnelle peur du gendarme ; chacun a pu rapporter une histoire d’amende salée infligée à telle ou telle connaissance. Cela compte, bien entendu, mais reste marginal.

Il reste que, si l’obéissance à la norme a généralement été de règle, de nombreuses variations s’observent quant à ses modalités ; j’en distingue quatre variétés : l’invitation à en faire toujours plus, la transgression, l’exigence du contrôle et enfin les jeux avec l’application de la loi.

Les "jamais assez rassurés"

Premier cas de figure : ceux, bien plus nombreux qu’on le croirait, qui ne sont jamais assez rassurés et en exigent toujours plus. Affligés sans doute du syndrome de l’escargot, ceux-là aspirent à un couvre-feu intégral et se confineraient bien jusqu’au dernier jour. Plaçant une confiance immodérée dans la norme, et sans doute une obscure aspiration à la sanction, ils cherchent dans le Leviathan étatique une protection sécuritaire dangereuse qui pourrait prendre des formes politiques inquiétantes au lendemain du déconfinement.

Les transgresseurs

À l’autre bout du spectre s’observent bien entendu tous ceux qui prennent des libertés avec la règle ou qui la transgressent ouvertement. Certains se sont étonnés d’observer de tels comportements. Quant à moi, je m’étonnerais plutôt, sous réserve bien entendu de confirmations chiffrées, du nombre plutôt modeste de transgressions. Il faut en effet se rappeler le phénomène que Durkheim appelait "normalité du crime" : dans une société libre, il est statistiquement normal d’observer un certain pourcentage de transgression des règles. D’autant que ces règles ne sont pas nécessairement justes, ni toujours opportunes, ce qui me conduit au point suivant.

Les défenseurs du contrôle

La troisième variété de réactions émane de juristes et de ceux qui partagent une culture juridique : ceux-là se montrent soucieux, à raison, du respect des règles de l’État de droit, particulièrement en période exceptionnelle : n’est-ce pas en temps de crue que les digues se révèlent les plus nécessaires ? Ceux-là se montrent vigilants en matière de respect des droits fondamentaux et se révèlent inquiets de procédures qui, animées, comme l’enfer, des meilleures intentions, pourraient conduire insidieusement à brader les libertés individuelles au nom des impératifs de sécurité (je pense aux réglementations relatives au traçage notamment).

Les joueurs

Viennent enfin les nombreuses variétés de jeux avec la règle. Jeux politiciens des effets d’annonce, comme on en observe ces derniers jours de la part de responsables prêts à rompre la consigne de solidarité fédérale pour être les premiers à annoncer des mesures sympathiques de déconfinement. Ou alors jeu franchement anarchique du président Trump, qui, après avoir délégué aux gouverneurs d’État le soin de décider des modalités du confinement, s’empresse de vilipender les gouverneurs (démocrates, bien entendu) qui en donneraient une version trop dure à son goût. Voilà une forme perverse de désobéissance civile pratiquée par le plus haut personnage de l’État, incitant à d’irresponsables révoltes à l’égard de normes légitimes.

Et enfin, pour terminer sur une note positive, il y a, quatrième variété du rapport à la norme, le jeu, bien belge, d’un confinement finalement assez mesuré, lié lui-même à une application plutôt souple. On peut se gausser de ce relativisme national ; j’y vois plutôt pour ma part une forme de sagesse et de bon sens, bienvenus en ces temps d’insécurité. Même la fameuse "nécessité qui fait loi" est prise ici avec un certain recul, la pédagogie est préférée à la répression, et on ne perd pas de vue que les règles sont faites pour les hommes et les femmes et non l’inverse.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.