Une chronique d'Étienne de Callataÿ, économiste. Université de Namur et UCL (1).

Soigner expose au risque de tomber malade. C’est une réalité pour le personnel de nos hôpitaux, et cela semble l’être aussi pour nos États : ils ont volé au secours de leur économie, prise dans les glaces de la peur et du confinement, et se retrouvent avec des déficits budgétaires astronomiques. Il n’y a pas de regret à nourrir. L’État aurait gagné à se montrer sélectif dans le soutien aux entreprises, mais il fallait sortir l’artillerie lourde pour amortir le choc de la pandémie.

Dépenser plus et taxer moins quand cela va mal relève du rôle contracyclique des pouvoirs publics, et avec détermination quand l’heure est grave. En pleine guerre, Keynes osa affirmer que "tout ce qui est possible, nous pouvons nous le permettre" ("anything we can actually do, we can afford", 1942). Est-ce à dire que nous pouvons être insouciants face au trou budgétaire, penser que la dette publique ne connaît pas de limite et ranger la discipline budgétaire au rayon des dogmes dont nous nous serions libérés ? La réponse est non, trois fois non, n’en déplaise aux adeptes de la "nouvelle théorie monétaire".

Simultanément, il ne s’agit pas non plus de verser dans le catastrophisme budgétaire, et d’ainsi alimenter l’insécurisation des citoyens, à la différence d’un François Lenglet (voir La Libre, 28/11/2020). Trois observations émergent. Premièrement, ne laissons pas l’accessoire l’emporter sur le principal. La profondeur du trou de 2020 importe moins, pour déterminer si, à l’avenir, l’État sera à même de tenir son rôle, que la qualité de l’action publique. L’efficience de l’intervention de l’État, à commencer par l’éducation, l’environnement ou la santé, ou une réforme structurelle, par exemple, des retraites auront un bien plus grand impact sur la capacité à honorer les engagements publics que le déficit de cette année.

Deuxièmement, voyons que le thermomètre est de piètre qualité. En effet, l’instrument de mesure usuel de l’endettement public est le volume de la dette exprimé en pourcentage du PIB, fraction qui vaut environ 120 % en Belgique actuellement. Or, le numérateur devrait être la dette nette, diminuée du patrimoine public, et non la dette brute. Un ménage qui emprunte pour acquérir un bien immobilier à un prix correct ne voit pas sa situation financière se dégrader. De plus, le dénominateur n’est pas en phase temporelle avec le numérateur. La dette se remboursant dans la durée, la rapporter au PIB de l’année en cours est trompeur(1).

Troisièmement, intégrons la nouvelle donne des taux d’intérêt. L’État, comme n’importe quel autre agent économique, peut se permettre d’emprunter plus quand les taux baissent, sans hypothéquer sa santé financière. Et les marchés financiers tablent sur des taux très bas très longtemps. Aujourd’hui, la charge de la dette est plus légère qu’il y a 10, 20 ou 30 ans !

En même temps, la hausse de la dette publique est bel et bien un sujet de préoccupation. Elle impose aux banques centrales de mettre les taux d’intérêt au plancher et, de ce fait, alimente des bulles financières et pénalise l’épargne prudente. De plus, s’endetter revient à se rendre dépendant des marchés financiers. La possibilité de la remontée des taux place une hypothèque, véritable épée de Damoclès, sur le bien-être des générations futures. Certes, il est envisageable que, dans un avenir lointain, un consensus se dessine pour passer au bleu, dans les livres de la banque centrale, le surcroît de dettes publiques lié à la crise du Covid, mais c’est loin d’être acquis.

L’heure est à d’autres préoccupations mais le public aura à prêter intérêt aux intérêts sur les emprunts publics.

(1) etienne.decallatay@orcadia.eu

(2) Voir Furman&Summers, "A Reconsideration of Fiscal Policy in the Era of Low Interest Rates", November 30, 2020, Brookings.