Une opinion de Benoit Lannoo, historien de l’Église et spécialiste en communication.

En temps de pandémie, cela risque d’être catastrophique. Le drame qui se prépare au camp de Hitsats n’est qu’un exemple parmi d’autres dans l’actualité oublié de notre monde global.

Il ne faut pas faire d’affaires avec les pires dictateurs de ce monde. Il faut les “confiner” jusqu’à ce qu’ils disparaissent, comme s’il s’agissait de virus.

Ce n’est pas la première fois que le Prix Nobel de la Paix a été attribué à quelqu’un qui a ses mérites mais qui n’a pas encore fait ses preuves. Le Prix 2019 a été décerné au premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed Ali, “pour ces efforts pour la paix et la coopération internationale, et en particulier pour son rôle décisif dans la mise à terme du conflit avec l’Érythrée”. Grande surprise en effet en juillet 2018, quand “Abiy” et l’homme fort érythréen, Isaias Afwerki, ont annoncé un traité de paix mettant fin au conflit frontalier qui opposait leurs pays depuis des décennies et qui avait été particulièrement sanglant, entre autres de 1998 à 2000.

Il y a eu un moment d’espoir : la frontière a été ouverte et plusieurs familles, séparées depuis que l’Érythrée s’était déclarée indépendante de l’Éthiopie en 1993, avaient pu être réunies. Les effets concrets de la paix cependant pour la population érythréenne ont été de courte durée. La frontière est de fait resoudée depuis fin 2018 et elle l’est officiellement depuis un an maintenant. Mais pire encore, la répression en Érythrée, souvent décrite comme la “Corée du Nord en Afrique”, n’a nullement lâché prise : Asmara continue à bafouer les droits de l’homme et à museler toute critique. Et surtout, le National Service demeure illimité.

Réfugiés

Afwerki était à l’origine un “libérateur”, mais depuis l’indépendance de son pays, il est sans doute un des pires dictateurs au monde. Le prétexte de la guerre avec l’Éthiopie a toujours servi pour maintenir le système du recrutement par force de tous garçons et filles –ça se fait par des razzias intensifiées les derniers mois- pour une dernière année avant le bac dans des écoles militaires, suivie d’un service national illimité dans le temps. En effet, qu’il soit presté sous les armes, dans des travaux forcés ou les services publics, personne ne sait quand son National Service terminera et quand la vie indépendante commencera!

Faut-il être étonné que tant de jeunes Érythréens quittent leur pays natal qui n’a rien à leur offrir, sauf le travail forcé pour quelques miettes, ou la prison, la torture voir la simple disparition pour ceux qui osent s’y opposer ? Avant la paix avec l’Éthiopie, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés comptait cinq mille Érythréens quittant leur pays… par mois. Tout observateur sur place constate que ce nombre n’a pas diminué les derniers mois, mais augmenté. Et l’Éthiopie menace maintenant de fermer le camp de Hitsats au nord du pays. Au moins dix mille réfugiés rôdant dans la région : catastrophe en temps de pandémie!

Pression d’Asmara

Et pourquoi ce camp de Hitsats devrait-il être évacué ? Pour des raisons budgétaires, dit-on à Addis-Abeba. C’est un leurre, bien-sûr ! C’est le nouvel allié d’Abiy Ahmed, le dictateur Afwerki à Asmara, qui ne veut plus de ce camp dans l’état fédéral du Tigray, parce qu’il s’agit du seul camp de réfugiés où les infiltrations de ses services secrets réussissent à peine. La population autour des villes avoisinantes d’Aksoum et de Shire est en effet très proche des Érythréens et parle la même langue, le tigrinya, contrairement aux autres états fédérés d’Éthiopie, où l’on parle surtout amharique.

Le seul qui profite réellement de la paix érythrée-éthiopienne du 8 juillet 2018, c’est Isaias Afwerki, qui a pu sortir de son isolement international. Il accompagne Abiy Ahmed Ali au Caire maintenant pour des pourparlers concernant la construction du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu. L’Érythrée a même présidé pendant plusieurs mois les pays de l’est de l’Afrique dans leurs négociations avec l’Union européenne par rapport au Khartoum Trust Fund, un fond européen pour endiguer le flux de réfugiés de la région. Le Khartoum Trust Fund finance entre autres des travaux routiers en Érythrée… exécutés par de la main d’œuvre forcée.

Porte des Larmes

Pourquoi ferme-t-on les yeux dans les chancelleries occidentales pour ce scandale ? Il ne faut qu’une carte de la Corne de l’Afrique pour se rendre compte de son importance géostratégique, en général ignorée par l’opinion publique en Europe. Entre l’Arabie Saoudite et le Yémen d’un côté et l’Érythrée, Djibouti et la Somalie de l’autre est située la “Porte des Larmes” (Bab el Mandeb en arabe). C’est le détroit où passe le plus de pétrole au monde. L’Iran, Israël et les Émirats Arabes Unis n’ont pas par hasard des bases militaires en Érythrée ; la Chine, la France, l’Inde, l’Italie et les États-Unis d’Amérique en revanche sont stationnés à Djibouti.

La Corne de l’Afrique est aussi cruciale pour l’exploitation de la richesse minérale du centre-est du continent. Il y aurait par exemple du cobalt dans la région frontalière entre l’Éthiopie et l’Érythrée et le gouvernement fédéral d’Abiy Ahmed et la dictature d’Afwerki auraient aussi un accord pour l’exploitation de ces minerais. Le premier ministre éthiopien est sous constante pression, non seulement ethniques et régionales dans son propre pays fédéral, mais aussi des grandes puissances : la Chine, l’Arabie Saoudite, etc. Il n’a pas envie de déplaire maintenant à son voisin, l’homme fort à Asmara.

Hitsats

Voilà pourquoi le Prix Nobel de la Paix n’a même pas réagi quand l’archéparque catholique de rite alexandrin d’Addis-Abeba, le cardinal Berhaneyesus Demerew Souraphiel, a été arrêté fin février pendant plus d’une demi-journée à l’aéroport d’Asmara, avant d’être renvoyé en Éthiopie. Le cardinal présidait une délégation invitée par l’archéparchie catholique de rite alexandrin d’Asmara pour la 50ième anniversaire patronal de la cathédrale. Paix ou pas paix, la dictature érythréenne vise toutes les religions mais en particulier la petite église minoritaire catholique, car elle ose par moment s’exprimer en faveur des droits de l’homme. Et Abiy suit…

Tout comme il semble vouloir suivre Afwerki maintenant aussi quand ce dernier lui fait savoir que le camp de Hitsats le dérange. Les réfugiés du camp ont rédigé une lettre ouverte et une pétition : “Nous préférons mourir que devoir partir d’ici.” L’affaire préoccupe fortement le monde catholique en Afrique de l’Est (en particulier le Jesuit Refugee Service in East Afrique et l’association des conférences épiscopales catholiques de l’Afrique de l’Est, tous deux situés à Nairobi au Kenya). Mais en Occident : on ne semble n’avoir rien vu ni entendu ni aperçu. Pourtant, les risques d’une évacuation du camp de Hitsats sont inestimables.

Coronavirus

Le coronavirus s’est emparé de nos vies. Dans différents pays occidentaux –comme l’Espagne et l’Italie– le bilan est dramatique. Mais se rend-t-on bien compte des catastrophes qui pourraient encore se déclencher si le coronavirus s’installe dans des camps de réfugiés. Ou pire encore (et je pense ici aux risques de santé sans même émettre de jugement moral) si covid-19 serait transporté par des réfugiés littéralement “lâchés” dans la nature ? L’exemple de la politique cynique des deux nouveaux alliés –l’Érythrée et l’Éthiopie– par rapport au camp de Hitsats n’est qu’un exemple parmi d’autres dans l’actualité oublié de notre monde global.

Non, l’Érythrée n’est pas un pays normal depuis qu’il y a la paix avec les voisins éthiopiens. Non, l’Union européenne ne peut pas traiter avec le régime à Asmara comme s’il s’agissait d’un gouvernement comme un autre. Plus encore, le monde occidental va-t-il enfin oser mettre en question ses alliances et choix géopolitiques gérées uniquement par le profit et des jeux de pouvoir ? Allons-nous enfin nous rendre compte qu’il ne faut pas faire d’affaires avec les pires dictateurs de ce monde, mais qu’il faut les “confiner” jusqu’à ce qu’ils disparaissent, comme s’il s’agissait de virus ?