Une opinion de Yohan Benizri, président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique et vice-président du Congrès juif européen et du Congrès juif mondial.


Cette année encore, les survivants, les chefs d’Etat et de gouvernement, nous tous, nous répétons en coeur: “Plus jamais ça!” Et pourtant, tout le monde sent bien que ce slogan semble éculé. “Plus jamais ça” n’est ni descriptif, ni normatif. C’est un souhait, et celui-ci n’a de chance de se réaliser qu’à la faveur d’une multitude de décisions à prendre chaque jour. En anglais, le slogan “Never again” est graduellement remplacé par “Never is now” .

Mes engagements m’ont amené à voyager à Jérusalem et à Auschwitz pour des cérémonies d’une rare intensité, autour de la journée internationale de souvenir de la Shoah, 75 ans après l’ouverture du camp d’extermination devenu symbole de l’horreur absolue. J’ai eu le privilège d’y écouter des survivants, cette année encore, et d’échanger avec des personnalités de haute tenue, venues de tous milieux. J’ai eu l’honneur d’accompagner le couple royal, et les organisations dont je fais partie ont lancé ou participé à de nombreuses campagnes de sensibilisation sur les réseaux sociaux, avec de jolies réalisations. De très beaux moments, vraiment.

Mais l’instantanéité, qui ne touche pas seulement notre mode de vie, est destructrice. L’instantanéité nous prive de contemplation, de réflexion, et même d’action. Et c’est peut-être ce qui a généré ma gêne au sortir de ces commémorations. L’impression d’avoir passé un moment sans marche à suivre pour l’avenir.

Deux postures

L’évocation, récurrente mais ô combien passagère, d’un crime contre l’humanité, est particulière. Cette évocation présente un énorme risque: celui de commémorer, puis de passer à autre chose. On risque de se priver d’apprentissages, et de vider le devoir de mémoire de sa signification profonde.

Ce risque crée une angoisse, qui n’aura échappé à personne qui se trouvait dans les couloirs des manifestations en Israël et en Pologne: on y souffle que l’histoire de la dernière tentative d’extermination du peuple juif s’estompe irrémédiablement avec le départ des derniers survivants, et que l’actualité confirme que nous n’avons pas tiré les leçons du projet génocidaire nazi.

Ainsi naissent deux postures: une lutte mémorielle acharnée - “il faut se souvenir” - ou un certain fatalisme - “de toutes façons l’histoire se répète”.

Pourtant, la Shoah n’est pas le dogme du judaïsme, qui n’en connaît pas. Et le fatalisme est mille fois réfuté dans l’histoire du peuple juif. L’être juif véritable transcende de loin Auschwitz, la Shoah, les progroms, l’antisémitisme même.

La voie de l'action d'aujourd'hui

Je propose une autre voie, une voie juive. Cette voie est tracée en filigranes de certains discours, notamment ceux des survivants. C’est la voie de l’action d’aujourd’hui, tournée vers l’avenir.

Harold Fisch a écrit sur l’être juif qu’il était “la mémoire brûlante d’un futur en devenir.”

En d’autres termes, le judaïsme véritable compose avec le passé et s’inscrit pleinement dans le présent, mais c’est le futur qui reste à écrire qui l’intéresse et dicte son action.

Et comment l’écrire, ce futur, sinon un jour à la fois, une décision à la fois?

“Plus jamais ça” n’est possible que si, tous les jours, on refuse l’indifférence, le silence, la complicité, la diabolisation, la déshumanisation.

“Plus jamais ça”, c’est la somme de toutes les journées où l’on aura dit “Pas aujourd’hui.”

Alors, et alors seulement, nous aurons rempli notre devoir de mémoire.